Un axe énergétique qui dépasse le seul face-à-face Rabat-Abu Dhabi
Le Maroc avance sur plusieurs fronts à la fois : sécuriser son énergie, mieux gérer l’eau et consolider sa place de plateforme entre l’Afrique de l’Ouest, l’Europe et le reste du continent. Dans ce mouvement, le gazoduc Afrique Atlantique, longtemps présenté comme un projet d’infrastructure, prend désormais une dimension diplomatique et régionale plus large. Il croise aussi la nouvelle intensité des relations entre le Royaume du Maroc et les Émirats arabes unis, deux partenaires qui cherchent à transformer leur proximité politique en investissements concrets.
Cette évolution intervient alors que la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, a tenu à Freetown son sommet du 19 juillet 2026 et y a signé l’accord intergouvernemental du projet de gazoduc Afrique Atlantique. L’initiative ne concerne donc plus seulement Rabat et Abuja. Elle touche désormais un espace régional plus vaste, avec des enjeux de transit, de sécurité énergétique et d’intégration économique pour plusieurs capitales ouest-africaines.
Des chiffres élevés, mais encore des montages à sécuriser
Le lien économique entre le Maroc et les Émirats arabes unis s’est renforcé après la déclaration signée le 4 décembre 2023 à Abou Dhabi par le roi Mohammed VI et le président émirati Mohammed ben Zayed Al Nahyan. En juillet 2024, l’agence émiratie WAM a indiqué que les deux pays avaient finalisé les termes d’un accord de partenariat économique global, présenté comme un nouveau cadre pour les échanges et l’investissement. La même source a cité les Émirats comme premier investisseur arabe au Maroc, avec plus de 15 milliards de dollars engagés.
Les échanges commerciaux non pétroliers entre les deux pays ont atteint 1,3 milliard de dollars en 2023, selon le rapport repris par l’article source. Ce chiffre est à lire comme un ordre de grandeur économique, pas comme un plafond. Dans le même temps, le ministère marocain des finances a documenté plusieurs volets de cette coopération, notamment dans l’eau, l’énergie et la réforme des établissements publics, avec des projets structurants portés par des groupes comme TAQA Morocco, Nareva et le Fonds Mohammed VI pour l’investissement.
Sur le terrain énergétique, le Maroc a déjà fixé des priorités claires : montée en puissance des renouvelables, sécurisation de l’approvisionnement et renforcement des réseaux. Le gouvernement marocain rappelle que la capacité installée a atteint 12 017 MW, avec 45,4 % d’énergies renouvelables, et vise plus de 52 % à l’horizon 2030. Cette trajectoire donne de la cohérence aux projets de dessalement, de transport d’électricité et de centrales au gaz présentés dans le partenariat maroco-émirati.
Le gazoduc Afrique Atlantique change d’échelle
Le projet, autrefois appelé gazoduc Nigeria-Maroc, a été rebaptisé gazoduc Afrique Atlantique dans les documents de la CEDEAO. Ce changement de nom n’est pas seulement cosmétique. Il dit quelque chose de l’ambition régionale du dossier : relier le Nigeria au Maroc à travers un couloir atlantique qui traverse plusieurs États côtiers et inclut aussi la Mauritanie et des pays sahéliens enclavés. La CEDEAO parle d’un réseau d’environ 6 800 kilomètres, dont 5 100 kilomètres en mer, avec une capacité annoncée de 30 milliards de mètres cubes de gaz par an.
Une partie de ce volume doit alimenter les marchés marocain et européen. Le dossier prend donc une portée double : il s’agit de renforcer l’accès à l’énergie pour les économies ouest-africaines, mais aussi d’ouvrir une nouvelle chaîne d’exportation vers la façade nord du continent. Pour le Maroc, l’enjeu est immédiat. Un tel ouvrage pourrait consolider la sécurité énergétique du pays, tout en renforçant son rôle de hub entre l’Afrique de l’Ouest et l’Europe. Pour les pays de transit, il peut aussi devenir un levier d’électrification, d’industrialisation et de recettes d’infrastructures, à condition que les accords de gouvernance soient solides.
La signature de l’accord intergouvernemental à Freetown marque une étape institutionnelle importante. Elle intervient après plusieurs années d’études de faisabilité et de conception détaillée. Mais le calendrier reste encore long. Les autorités concernées doivent maintenant verrouiller les accords bilatéraux restants, notamment avec la Mauritanie, et régler les paramètres de financement, de sécurité et de tarification. Dans ce type de projet, la qualité des contrats compte autant que la pose des tuyaux.
Pour le Maroc, un signal économique et politique
La portée marocaine du dossier dépasse le seul secteur de l’énergie. Elle touche aussi les ports, les routes, l’eau, l’aérien, les marchés financiers, le tourisme et la logistique. C’est précisément cette logique de portefeuille que met en avant le renforcement du partenariat avec les Émirats arabes unis. Les projets annoncés en 2024 et 2025 dessinent une même ligne : investir dans les infrastructures lourdes, tout en soutenant des secteurs à effet rapide sur l’emploi et l’activité.
Le Maroc y trouve aussi un intérêt diplomatique. En accueillant ou en connectant des projets qui associent la CEDEAO, la Mauritanie et des partenaires du Golfe, Rabat consolide son image d’intermédiaire utile entre régions. Cette position reste toutefois exigeante. Elle suppose de parler à la fois aux États sahéliens, aux marchés européens et aux investisseurs du Golfe, sans perdre de vue les besoins locaux : énergie abordable, eau disponible, emplois qualifiés et infrastructures fiables.
Le projet de complexe touristique annoncé à Lagouira, dans le sud du Maroc, et les programmes liés au dessalement montrent que le partenariat avec les Émirats ne se limite pas aux hydrocarbures. Il s’inscrit dans une stratégie plus large de transformation territoriale. Dans un pays soumis au stress hydrique et à la pression sur les réseaux, l’eau devient un sujet économique central, pas seulement environnemental. C’est aussi là que la coopération bilatérale prendra sa valeur réelle : non dans les annonces, mais dans la capacité à livrer des projets utiles et lisibles pour les ménages comme pour les entreprises.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La prochaine étape concerne les arbitrages juridiques, financiers et diplomatiques du gazoduc Afrique Atlantique. Il faudra suivre la finalisation des accords restants, la structuration du financement et la place exacte qu’occuperont les nouveaux partenaires, dont les Émirats arabes unis, dans ce montage. À l’échelle continentale, le dossier est un test. Il dira si l’Afrique de l’Ouest peut encore porter, avec ses partenaires, une grande infrastructure transfrontalière pensée pour l’intégration régionale plutôt que pour la simple exportation de ressources.