Une filière stratégique, mais encore fragile

Au Nigeria, le riz n’est pas seulement un aliment de base. C’est aussi un test de souveraineté économique. Le pays reste le premier producteur africain, mais il continue d’acheter une part importante de ce qu’il consomme, ce qui pèse sur les prix, sur les réserves de devises et sur la stabilité du marché intérieur. Les dernières projections du département américain de l’Agriculture montrent d’ailleurs que les importations de riz du pays demeurent élevées, à 3,2 millions de tonnes pour 2025/2026, alors que la production recule légèrement sur la même période.

Cette dépendance reste un sujet majeur pour Abuja, dans un pays où le marché du riz est l’un des plus importants du continent. Les autorités nigérianes ont multiplié les politiques de soutien depuis plusieurs années, avec des restrictions sur certaines importations, des appuis à la transformation locale et des programmes de semences. Mais la progression reste lente face à la croissance démographique, aux coûts logistiques et aux écarts de productivité entre zones irriguées et zones pluviales.

Un appui japonais centré sur les semences

C’est dans ce contexte que le Japon a décidé d’appuyer un projet de renforcement du système semencier du riz au Nigeria. L’initiative, portée par la Japan International Cooperation Agency, vise à améliorer la multiplication des semences de riz au sein du National Cereals Research Institute, basé à Badeggi, dans l’État du Niger. Le projet court d’avril 2025 à avril 2029 et cible la remise à niveau d’installations existantes, ainsi que l’équipement des sites de l’institut.

Le financement annoncé par les autorités japonaises est évalué à environ 587 millions de yens, soit 3,7 millions de dollars. Il doit servir à l’achat de tracteurs, de repiqueuses, de moissonneuses-batteuses, d’excavatrices, mais aussi d’équipements de contrôle comme des appareils de test de germination, des systèmes automatiques d’observation météorologique et des machines de séchage. L’objectif est simple : produire davantage de semences certifiées et de meilleure qualité pour les producteurs nigérians.

Le ministère nigérian de l’Agriculture et de la Sécurité alimentaire présente ce chantier comme un levier de modernisation du secteur. Dans ses communications officielles, il insiste sur la valeur stratégique du NCRI de Badeggi pour la recherche variétale, la résistance aux maladies et l’adaptation aux variations climatiques. Le dispositif doit aussi compléter le travail du National Agricultural Seed Council, chargé de la certification et du contrôle des semences.

Pourquoi les semences comptent autant que les machines

Dans une filière rizicole, les semences sont la base de la productivité. Une semence de mauvaise qualité réduit les rendements, fragilise les récoltes et limite le retour sur investissement des engrais, de l’eau et de la mécanisation. Au Nigeria, ce point est crucial, car les rendements restent bas. Les données compilées par l’USDA situent le rendement moyen autour de 2 tonnes par hectare en 2024/2025, bien en dessous des niveaux observés dans les systèmes les plus performants et encore sous la moyenne mondiale citée par la FAO.

Le gouvernement nigérian vise pourtant une montée en puissance de sa production. Sa stratégie nationale de développement du riz, étalée sur 2020-2030, ambitionne de doubler la production de paddy par rapport au niveau observé en 2020/2021. Or les projections de l’USDA indiquent qu’en 2025/2026 la récolte nigériane de paddy devrait atteindre 8,7 millions de tonnes, à peine 7 % de plus qu’en 2020/2021. Autrement dit, la trajectoire actuelle reste trop lente pour rattraper l’objectif de 2030.

Ce retard ne vient pas d’un seul facteur. Les acteurs de la filière évoquent aussi l’insécurité dans certaines zones productrices, le faible niveau d’irrigation, la mécanisation encore limitée et la faiblesse de la diffusion des semences certifiées. Le Nigeria dispose d’un potentiel agricole important, mais ce potentiel ne se transforme pas automatiquement en production stable. C’est là que le soutien japonais prend sens : il cible la première marche de la chaîne, avant même le champ, au moment où se fabrique le matériel végétal.

Un enjeu nigérian, mais aussi ouest-africain

Le dossier dépasse les frontières du Nigeria. Dans la CEDEAO, la sécurité alimentaire reste un sujet de premier plan, car plusieurs marchés urbains de la région dépendent encore des importations de riz. Lorsque le Nigeria produit davantage ou, au contraire, importe plus, cela pèse immédiatement sur les flux commerciaux, les prix frontaliers et les stratégies des pays voisins. Le cas nigérian a donc une portée régionale, du Bénin au Niger, en passant par les corridors commerciaux de l’Afrique de l’Ouest.

Ce projet s’inscrit aussi dans une série d’initiatives plus larges menées avec des partenaires internationaux et africains. La FAO, par exemple, a récemment lancé avec l’État de Nasarawa un projet communautaire de production de semences de riz, preuve que le sujet des semences devient un axe commun des politiques agricoles. Cette convergence montre que l’enjeu n’est plus seulement de cultiver plus, mais de mieux structurer l’amont de la filière, de la recherche au contrôle qualité.

Pour les producteurs, l’impact attendu est concret : des semences plus fiables, des plantes plus homogènes et, à terme, des rendements plus réguliers. Pour l’État fédéral, l’enjeu est budgétaire et politique : réduire la facture des importations, mieux protéger les consommateurs contre les hausses de prix et donner de la crédibilité aux engagements de souveraineté alimentaire. Pour les transformateurs, enfin, une meilleure qualité de paddy peut réduire les pertes et améliorer l’approvisionnement des rizeries locales.

La suite dépendra de la mise en œuvre. Au Nigeria, les projets agricoles souffrent souvent moins d’un manque d’annonces que d’un déficit d’exécution, de coordination et de suivi. Si l’équipement arrive à temps, si la certification progresse et si les semences circulent réellement jusqu’aux cultivateurs, Badeggi peut devenir un point d’appui pour la filière. Dans le cas contraire, le pays continuera à produire beaucoup, mais pas assez vite pour réduire sa dépendance extérieure.