À Mbabane, la facture énergétique reste le nerf de la souveraineté
Dans un pays de la taille de l’Eswatini, chaque mégawatt compte. Quand une nouvelle centrale solaire sort du papier pour entrer dans le concret, l’enjeu dépasse la seule production électrique : il touche le coût de l’énergie, la sécurité d’approvisionnement et la place laissée aux acteurs privés dans un marché encore très dépendant des achats extérieurs.
L’Eswatini est un État enclavé d’Afrique australe, membre fondateur de la SADC, la Communauté de développement de l’Afrique australe. Son capital administratif est Mbabane, tandis que Lobamba accueille le siège royal et législatif. Cette géographie institutionnelle compte, car la politique énergétique s’y construit à la fois dans les cabinets ministériels, chez le régulateur et dans les zones où les projets doivent s’implanter.
Le pays a longtemps avancé avec une contrainte simple : il consomme plus qu’il ne produit. ESERA, l’autorité de régulation, dit que la montée en puissance des producteurs indépendants doit justement corriger cette dépendance. Le cadre n’est pas improvisé. Il remonte aux décisions prises en 2018 pour organiser l’achat de nouvelles capacités par appel d’offres, dans la ligne de l’Energy Master Plan et du Short-Term Generation Expansion Plan.
Nsoko, une brique de plus dans le programme solaire de 75 MW
Le projet lancé à Nsoko doit ajouter 10 MW au réseau national. Il est développé par InnoVent, sous la supervision du régulateur ESERA. Le site s’inscrit dans le programme national de 75 MW de solaire photovoltaïque confié à des producteurs indépendants. Selon ESERA, cette tranche comprend plusieurs sites, dont Tsamela, Nsoko, Ndzevane, Bhalekane et Ngwenya.
Le calendrier a déjà commencé à se matérialiser ailleurs. ESERA a confirmé, le 8 décembre 2025, le lancement du projet solaire Tsamela de 20 MW, présenté comme le premier chantier du programme de 75 MW. Le même communiqué indique que les prochaines capacités incluent InnoVent 10 MW à Nsoko, Voltalia 15 MW à Ndzevane et deux projets de 15 MW pour Sturdee Energy à Bhalekane et Ngwenya. Cette séquence montre que l’Eswatini ne parle plus seulement d’intention, mais de portefeuille de projets.
Le 6 août, le projet de Nsoko est entré en phase de construction, selon les informations publiées par les autorités du secteur. L’investissement annoncé tourne autour de 200 millions d’emalangeni, la monnaie du pays, soit environ 10,9 millions de dollars au taux implicite observé dans les documents financiers disponibles. La centrale doit produire près de 26 GWh par an, de quoi alimenter l’équivalent de plus de 20 000 personnes, d’après le régulateur.
Le chantier doit aussi générer des retombées locales immédiates. ESERA a évoqué plus de 80 emplois pendant la construction et 10 postes permanents pour l’exploitation. Ce type de projet ne change pas seulement le mix électrique. Il fait travailler des sous-traitants, des transporteurs, des installateurs et une chaîne de maintenance qui reste souvent invisible dans les grandes discussions sur la transition énergétique.
Réduire les importations, sans illusion sur l’ampleur du défi
Le vrai sujet reste cependant la dépendance extérieure. Dans son rapport annuel 2025, l’Eswatini Electricity Company indique avoir importé 1 084,0 GWh sur l’exercice 2024/25, contre 289 GWh produits en interne par ses propres centrales. Le coût total des achats d’électricité importée, acheminement compris, a atteint 1,93 milliard d’emalangeni. Ces chiffres disent la fragilité du système mieux que n’importe quel slogan sur l’autonomie énergétique.
Le solaire de Nsoko ne règlera pas, à lui seul, un déséquilibre de cette taille. Mais il peut alléger la pression sur les importations, surtout pendant les heures diurnes, quand la production photovoltaïque colle au pic d’ensoleillement. Dans un pays où l’approvisionnement dépend encore fortement des échanges régionaux, chaque mégawatt local réduit l’exposition aux prix voisins, aux tensions sur les réseaux et aux aléas contractuels. C’est un gain économique avant d’être un symbole politique.
Le pari swazi repose aussi sur un choix institutionnel : laisser la place aux producteurs indépendants, tout en gardant le pilotage public du cadre. ESERA affirme que cette approche vise à favoriser la participation privée, la concurrence et l’intégration des renouvelables dans le mix national. En clair, l’État ne construit pas tout seul, mais il garde la main sur l’architecture du marché.
Cette méthode a un effet différencié selon les acteurs. Pour les ménages, l’objectif est une meilleure stabilité d’approvisionnement, donc moins de délestages et moins de dépendance aux coûts répercutés. Pour les industriels et les commerçants, elle ouvre l’espoir d’un courant plus prévisible, essentiel dans un pays où l’électricité pèse sur la compétitivité. Pour l’État, elle offre un levier de souveraineté sans renoncer aux capitaux privés, souvent nécessaires dans les petits marchés.
Une étape locale, mais un signal régional
Le dossier de Nsoko dépasse les frontières de l’Eswatini parce qu’il s’inscrit dans une tendance régionale plus large. En Afrique australe, plusieurs États cherchent à sécuriser leur alimentation électrique par des projets solaires, hydrauliques ou biomasse, souvent via des contrats de long terme avec des producteurs privés. La SADC pousse d’ailleurs la coopération et l’intégration régionales, tandis que les pays membres cherchent à mieux connecter production locale, interconnexions et marchés de gros.
Pour Mbabane, le signal est clair : la transition énergétique ne se résume pas à installer des panneaux. Elle implique des arbitrages sur les tarifs, les garanties d’achat, la part du local dans le financement et la confiance donnée aux investisseurs. Le lancement de Nsoko montre que l’Eswatini avance par petites étapes, mais avec une logique désormais lisible : construire de la capacité nationale pour desserrer l’étau des importations et sécuriser, à moyen terme, l’économie du royaume.
La suite dépendra de la vitesse d’exécution des autres sites du programme de 75 MW et de leur mise en service effective. C’est là que se jouera la différence entre une annonce prometteuse et un changement durable du système électrique swazi.