Quand une mine abandonnée redevient un piège mortel

À Rustenburg, dans le Nord-Ouest sud-africain, la terre a encore rappelé un danger bien connu : celui des sites miniers laissés sans surveillance, mais jamais totalement désertés. Lundi soir, l’effondrement d’une excavation sur un ancien site d’extraction a tué au moins 14 mineurs artisanaux et blessé huit autres personnes, selon un premier bilan confirmé par la police. Les victimes travaillaient illégalement sur place. Les autorités disent aussi poursuivre les recherches pour vérifier s’il reste d’autres personnes ensevelies.

Le lieu n’est pas anodin. Rustenburg se trouve à environ 130 kilomètres au nord-ouest de Johannesburg, au cœur d’une zone minière stratégique pour le platine. Dans cette partie de l’Afrique du Sud, l’extraction légale cohabite depuis des années avec des activités clandestines sur des puits fermés, des galeries abandonnées ou des décharges minières réutilisées. C’est là que les mineurs artisanaux, souvent appelés zama zamas, cherchent des restes d’or, de platine ou d’autres minerais, dans des conditions qui échappent presque toujours au contrôle de l’État.

Ce que les autorités ont établi

La police du Nord-Ouest a corrigé, mardi, une première version circulant au sujet d’un puits effondré. En réalité, il s’agissait d’une excavation à ciel ouvert, ouverte sur un ancien site de décharge, dont les parois se sont effondrées sur les travailleurs. Cette précision compte, parce qu’elle décrit un mode d’exploitation improvisé et extrêmement instable, très différent d’un effondrement classique de galerie souterraine. La province du Nord-Ouest traite l’enquête comme un dossier pénal, mais aussi comme une piste liée à des activités minières illégales.

Les premiers éléments de la police indiquent que la plupart des victimes seraient des ressortissants du Lesotho voisin. Cette indication reste, à ce stade, attribuée aux enquêteurs et n’exclut pas des vérifications d’identité encore en cours. Dans plusieurs drames miniers survenus en Afrique du Sud ces dernières années, la présence de travailleurs venus du Lesotho, du Zimbabwe ou du Mozambique a déjà compliqué les recherches, les notifications aux familles et l’identification des corps.

Le commissaire provincial par intérim, le général de division Arthur Adams, a expliqué que les forces de l’ordre ne mènent pas seulement une enquête judiciaire. Elles cherchent aussi à documenter les réseaux et les activités illégales autour du site. Cette dimension est centrale. Derrière les décès, il y a presque toujours une chaîne plus large : recruteurs, revendeurs, passeurs, intermédiaires locaux, parfois groupes criminels structurés.

Pourquoi le Nord-Ouest reste une zone sensible

Le Nord-Ouest est depuis longtemps l’un des foyers les plus exposés aux tensions liées à l’extraction minière. La province concentre des activités légales majeures, mais aussi des sites fermés, des zones de chômage élevé et des circuits parallèles qui prospèrent sur la valeur résiduelle des minerais. À Rustenburg et dans les environs, les opérations policières se multiplient depuis des mois. Elles visent autant les infiltrations sur les sites que la logistique associée : outils, explosifs, carburant, vivres, armes et moyens de transport.

Cette économie souterraine ne touche pas seulement les mineurs eux-mêmes. Elle affecte les communautés locales, les petites entreprises, les services publics et la sécurité des quartiers proches des anciens gisements. Dans les zones périurbaines de la province, les habitants subissent souvent les effets indirects : intimidation, vols de câbles, violences entre groupes, pression sur les dispensaires et sentiment d’abandon autour des anciens sites miniers. Le phénomène pèse aussi sur les mineurs légaux, confrontés à des pertes de production et à des coûts supplémentaires de sécurisation.

Le mot zama zamas est devenu courant en Afrique du Sud pour désigner ces mineurs clandestins. Littéralement, l’expression renvoie à l’idée de “tenter sa chance” encore et encore. Mais derrière ce terme, il n’y a pas un groupe homogène. On y trouve des Sud-Africains précaires, des ressortissants de pays voisins, des hommes jeunes, parfois des réseaux armés, parfois de simples travailleurs sans autre revenu. Réduire le sujet à une question migratoire serait donc trompeur. Le cœur du problème reste l’économie illégale des minerais et la faiblesse persistante du contrôle sur des milliers de sites désaffectés.

Une réponse sécuritaire qui ne suffit pas à elle seule

Le président Cyril Ramaphosa a fait de la lutte contre le crime organisé et l’exploitation minière illégale l’un des axes de la réponse sécuritaire nationale. En 2026, l’exécutif a confirmé le déploiement de l’armée aux côtés de la police dans plusieurs provinces, dont le Nord-Ouest, dans le cadre d’une opération coordonnée contre les gangs, les trafics et les mines illégales. La base constitutionnelle de cette intervention a été rappelée par le gouvernement, qui présente la mesure comme un soutien temporaire aux forces de l’ordre.

Sur le terrain, les résultats existent. Les opérations dites Operation Prosper et Operation Vala Umgodi ont conduit à des arrestations, à des saisies d’équipements et à des interpellations de personnes en situation irrégulière dans plusieurs provinces. Mais ces coups de filet ne règlent pas la question de fond : tant que les sites abandonnés resteront accessibles, tant que la demande pour les minerais restera forte et tant que le chômage poussera des hommes à prendre ces risques, la clandestinité reviendra.

La séquence de Rustenburg rappelle aussi une réalité souvent sous-estimée : la frontière entre sécurité minière, criminalité organisée et vulnérabilité sociale est devenue très poreuse. Les autorités sud-africaines n’ont pas seulement affaire à des intrusions sur des concessions. Elles doivent gérer des territoires où l’extraction légale, l’économie informelle et la circulation transfrontalière de travailleurs et de marchandises se croisent en permanence. C’est un défi national, mais aussi régional, dans une Afrique australe où la mobilité du travail, les écarts de revenus et les dépendances minières restent profondément imbriqués.

Une affaire locale, aux résonances régionales

Pour l’Afrique du Sud, l’enjeu dépasse le simple bilan humain. Le pays doit montrer qu’il peut sécuriser son patrimoine minier sans traiter les travailleurs pauvres comme un problème secondaire. Pour le Lesotho, si l’identification des victimes confirme cette piste, le drame renverra une nouvelle fois à l’exode de travailleurs basotho vers le marché sud-africain, légal ou non. Pour la Communauté de développement d’Afrique australe, la SADC, le sujet renvoie à la circulation des personnes, à la coopération policière et à la responsabilité partagée face aux réseaux qui profitent des failles frontalières.

Rustenburg s’ajoute ainsi à une série noire qui a marqué le pays : Stilfontein, Buffelsfontein, Virginia, puis d’autres opérations de police autour de mines désaffectées. Chaque épisode pose la même question, plus large que l’événement lui-même : comment sortir d’un modèle où des sites épuisés continuent d’engloutir des vies, alors même que l’économie minière reste l’un des piliers de l’Afrique du Sud contemporaine ? La réponse ne pourra pas être seulement policière. Elle devra aussi être sociale, industrielle et régionale.