À Arles, une œuvre qui parle d’archives, mais surtout de vies effacées

Dans les mines abandonnées du bassin sud-africain, il n’y a pas seulement de l’or, de la poussière et des galeries instables. Il y a aussi des familles qui comptent les absents, des procédures d’indemnisation qui traînent et une mémoire ouvrière basotho encore trop souvent racontée depuis l’extérieur. C’est dans cet entrelacs que s’inscrit le travail de Thato Toeba, artiste né à Maseru, au Lesotho, présenté cette année aux Rencontres d’Arles. Le festival indique que son exposition, installée dans la salle Henri-Comte, est visible du 6 juillet au 4 octobre 2026.

Le point de départ est concret. Toeba part d’un drame récent lié à l’exploitation minière illégale en Afrique du Sud, où des mineurs clandestins, dont plusieurs étaient originaires du Lesotho, ont été retrouvés morts dans un puits désaffecté. Les autorités sud-africaines ont parlé de dizaines de victimes en 2023, tandis que la crise de Stilfontein, en 2024, a rappelé l’ampleur du phénomène et ses conséquences humaines. Dans la région, le sujet dépasse donc l’anecdote artistique. Il touche au travail frontalier, à la survie économique et à la dignité des travailleurs basotho.

Le Lesotho face à son voisin sud-africain

Le Lesotho est un royaume enclavé dans l’Afrique du Sud. Cette géographie pèse sur son économie, sur ses mobilités et sur son imaginaire social. Pendant des décennies, des hommes basotho ont travaillé dans les mines sud-africaines, d’abord dans le cadre de l’emploi formel, puis, pour certains, dans l’économie grise ou clandestine quand les emplois se sont raréfiés et que les mines ont fermé. Les séquelles se lisent encore aujourd’hui dans les campagnes du pays, dans les foyers sans revenu stable et dans les dossiers de compensation liés à la silicose et à la tuberculose.

Cette réalité n’est pas seulement sociale. Elle est institutionnelle. Le gouvernement basotho continue d’accompagner des campagnes de recensement et de compensation pour les anciens mineurs, via le Tshiamiso Trust. En juillet 2025, la Lesotho News Agency rapportait que la structure avait lancé une campagne de terrain à Botha-Bothe pour enregistrer et retrouver des ex-mineurs basotho éligibles à une indemnisation pour maladies professionnelles. L’agence parlait alors de plus de 400 personnes reçues dès le premier jour dans ce seul district. En juin 2026, la même source indiquait que le fonds avait déjà versé plus d’un milliard de loti aux ex-mineurs basotho et à leurs ayants droit.

En parallèle, les autorités sud-africaines ont renforcé la lutte contre l’exploitation illégale. Le ministère sud-africain des ressources minérales a indiqué que 42 décès avaient été enregistrés dans les mines légales en 2024, le niveau le plus bas jamais observé dans le pays, ce qui souligne le contraste entre les progrès affichés dans le secteur formel et le danger persistant des puits abandonnés. Sur le terrain, la campagne policière et militaire dite Vala Umgodi, “fermez le trou”, a été mise en avant comme réponse à l’orpaillage clandestin. Mais cette stratégie a aussi provoqué un débat sévère sur le traitement des mineurs coincés sous terre, notamment à Stilfontein.

Quand l’art entre dans le champ de bataille des archives

L’exposition de Thato Toeba prend ce conflit par un autre bout. Le dossier du festival décrit un travail fondé sur le collage, le photomontage et l’usage d’archives trouvées. L’artiste, également juriste et chercheur·se en sciences sociales, y questionne l’héritage impérial et colonial, avec une attention particulière aux histoires sud-africaines. Le texte du festival précise aussi que Toeba est né·e en 1990 à Maseru, qu’iel vit et travaille entre Amsterdam, Maseru et Le Cap, et que son approche répond à la rareté des archives régionales accessibles, beaucoup de fonds visuels africains étant conservés en Europe.

Ce choix n’est pas seulement esthétique. Il dit quelque chose de la manière dont les histoires africaines sont produites, conservées et lues. Quand les archives sont incomplètes, dispersées ou capturées par d’autres institutions, le manque devient un sujet politique. Toeba le transforme en matière visuelle. Les fragments, les superpositions et les vides de ses œuvres ne servent pas à décorer le silence. Ils montrent au contraire ce qui a été effacé, déplacé ou mal raconté. Cette méthode donne une forme à une expérience très partagée en Afrique australe : celle d’une mémoire du travail souvent mieux conservée dans les dossiers administratifs des autres que dans les institutions nationales.

Le titre de l’exposition, Tout le monde peut être Lucifer, ajoute une tension supplémentaire. Il ne pointe pas un coupable unique. Il interroge la frontière mouvante entre victime, complice, survivant et système. Dans le cas des mineurs clandestins, cette ambiguïté est centrale. Les hommes qui descendent dans ces puits le font souvent pour survivre. Les économies locales qui dépendent de ces revenus fermes les yeux, pendant que les États tentent de faire respecter la loi sans créer de nouvelles tragédies. Le résultat est une zone grise où la répression, la pauvreté et l’informalité se répondent.

Ce que le sujet dit du Lesotho et de l’Afrique australe

Pour les Basotho, la question n’est pas abstraite. Elle touche aux familles, aux pensions, aux maladies professionnelles, mais aussi à la reconnaissance. Le travail minier a nourri des générations entières, tout en laissant derrière lui des corps marqués et des archives incomplètes. C’est pourquoi l’œuvre de Toeba résonne au-delà du festival d’Arles. Elle oblige à regarder le Lesotho non comme une marge, mais comme un pays dont l’histoire sociale est profondément liée à l’économie sud-africaine.

Cette lecture intéresse aussi la SADC, la Communauté de développement de l’Afrique australe, dont les États membres partagent des flux de main-d’œuvre, des chaînes de valeur minières et des problèmes communs de sécurité aux frontières. Les crises des mines abandonnées, des travailleurs précaires et des indemnisations incomplètes ne relèvent donc pas d’un seul État. Elles disent la fragilité d’un modèle régional où les bénéfices de l’extraction circulent mieux que les protections sociales. Dans ce contexte, l’installation de Toeba agit comme un rappel : la photographie peut documenter, mais elle peut aussi contester la manière dont l’histoire a été classée.

La portée continentale est là. À mesure que l’Afrique australe débat de formalisation minière, de sécurité au travail et de circulation des travailleurs, le cas basotho montre que la question n’est pas seulement économique. Elle est aussi mémorielle et politique. Les semaines à venir diront si le débat reste cantonné aux puits abandonnés de l’Afrique du Sud ou s’il nourrit une réflexion plus large sur la place des anciens mineurs, des archives africaines et de la justice sociale dans la région.