Un cessez-le-feu qui tient mal dans le nord éthiopien
Dans le nord de l’Éthiopie, la paix n’a jamais vraiment retrouvé sa forme initiale. Depuis Pretoria, les armes se sont tues sans faire disparaître la méfiance, les lignes de front en sommeil ni les rivalités internes au Tigré. Dans cette région frontalière de l’Érythrée et de l’Amhara, chaque mouvement militaire ravive la même inquiétude : un basculement local peut vite devenir une crise nationale.
Le Tigré reste l’un des points les plus sensibles de la Fédération éthiopienne. L’accord de cessez-le-feu de novembre 2022, conclu sous l’égide de l’Union africaine à Pretoria, a arrêté la guerre ouverte entre Addis-Abeba et les forces tigréennes. Mais plusieurs clauses n’ont pas été pleinement appliquées, dont le désarmement complet, le retour des déplacés et la normalisation de l’administration régionale. L’UA elle-même a encore appelé, en mars 2025, les parties à respecter leurs engagements.
Ce que disent les autorités tigréennes
Mardi, des responsables tigréens ont accusé le gouvernement fédéral d’avoir mené une frappe de drone à Merewa, dans le sud du Tigré, près de la frontière avec l’Amhara. Ils parlent d’une « grave escalade » et affirment que l’attaque a visé des combattants tigréens. Une source médicale citée localement a évoqué au moins quatre blessés, dont une femme, sans pouvoir détailler leur état. Le porte-parole de l’armée fédérale n’a pas répondu publiquement à ces accusations au moment de leur diffusion.
La prudence reste indispensable. Les bilans humains, les cibles exactes et l’ampleur des dégâts n’ont pas été confirmés par une seconde source indépendante dans l’immédiat. En revanche, la séquence elle-même s’inscrit dans un schéma déjà observé cette année : liaisons aériennes suspendues, alertes sécuritaires, et nouveaux échanges de tirs ou de frappes dans le nord du pays. Reuters a signalé fin janvier 2026 des combats et des frappes de drones après de nouvelles tensions entre forces fédérales et tigréennes.
Pourquoi le Tigré reste inflammable
Le Tigré, région d’environ six millions d’habitants, sort d’une guerre de deux ans qui a dévasté les infrastructures, déplacé des centaines de milliers de personnes et brisé des économies familiales déjà fragiles. L’UA a évoqué environ 600 000 morts pour ce conflit, un chiffre souvent repris mais difficile à vérifier avec précision, tant les destructions ont brouillé les données. Plusieurs rapports humanitaires publiés depuis 2025 montrent aussi que des centaines de milliers de déplacés n’ont pas encore pu rentrer chez eux.
Le cœur du problème n’est pas seulement militaire. Il est aussi politique. Depuis 2025, l’UA comme les acteurs humanitaires ont insisté sur la fragilité de l’accord de Pretoria et sur la nécessité d’un dialogue réel. Au même moment, le gouvernement éthiopien a durci son discours sur la sécurité, accusant certaines factions tigréennes de se rapprocher de l’Érythrée et de milices amhara, tandis que des responsables tigréens dénoncent, eux, un étouffement financier et administratif.
Des tensions locales, mais des effets régionaux
Le Tigré ne se lit pas seul. Il est pris dans un enchevêtrement régional qui relie l’Éthiopie à l’Érythrée, au Soudan et à l’ensemble de la Corne de l’Afrique, sous le regard de l’IGAD et de l’Union africaine. La relation entre Addis-Abeba et Asmara s’est de nouveau tendue, et les accusations croisées entre capitales nourrissent un climat où chaque frontière devient un théâtre possible de démonstration de force.
Cette séquence pèse aussi sur l’intérieur du pays. L’Éthiopie traverse déjà d’autres foyers de violence, notamment en Amhara et en Oromia. À cela s’ajoutent la pression économique, la dette, les déplacements internes et les besoins de reconstruction. Pour la population du Tigré, cela signifie des services publics encore instables, des écoles et des hôpitaux fragilisés, et une économie locale qui peine à repartir. Pour le pouvoir fédéral, cela complique une stratégie déjà tendue entre contrôle sécuritaire, réforme politique et maintien de l’autorité centrale.
Ce qu’il faut surveiller désormais
La portée de cet épisode dépasse les collines du Tigré. L’Éthiopie reste l’un des États pivots de l’Afrique de l’Est, avec Addis-Abeba comme centre diplomatique continental et siège de l’Union africaine. Si la tension actuelle se confirme, elle pourrait affecter la mise en œuvre du cessez-le-feu de Pretoria, relancer les débats sur la médiation africaine et fragiliser davantage la stabilité de la Corne de l’Afrique. Les prochains signaux à observer seront la réaction officielle d’Addis-Abeba, la position de l’UA et l’évolution des mouvements de troupes près de la frontière avec l’Amhara.
Dans ce dossier, l’enjeu n’est pas seulement de savoir qui a frappé qui. Il est de mesurer si les mécanismes de désescalade tiennent encore, ou si le nord éthiopien revient peu à peu à la logique des armes. Dans un pays où les conflits internes ont déjà pesé sur toute la région, cette réponse dira beaucoup plus que le seul épisode de Merewa.