À Zawiya, l’énergie libyenne reste une question de sécurité

Quand un dépôt d’essence prend feu dans l’ouest libyen, ce n’est pas seulement un incident industriel. C’est un test de souveraineté, de sécurité publique et de continuité de l’approvisionnement pour Tripoli et ses environs. En Libye, où le pétrole demeure l’ossature de l’État, chaque alerte autour d’une raffinerie rappelle qu’une infrastructure énergétique peut devenir, en quelques minutes, un front de vulnérabilité.

Le site de Zawiya concentre une partie de ces tensions. La ville, située à l’ouest de Tripoli, abrite la principale raffinerie opérationnelle du pays, d’une capacité nominale de 120 000 barils par jour. Cette installation est liée à la chaîne de distribution nationale, via la National Oil Corporation, l’entreprise publique qui pilote le secteur et qui rappelle que l’or noir reste le premier actif stratégique de la Libye.

Le feu, les drones et l’état d’urgence

Le 15 décembre 2024, les autorités libyennes ont indiqué qu’un réservoir d’essence de Zawiya avait été touché dans le contexte d’affrontements entre groupes armés. La Libyan News Agency a rapporté que plusieurs cuves de la raffinerie avaient été sévèrement endommagées, provoquant des incendies après des tirs d’armes légères et moyennes. La National Oil Corporation a, de son côté, déclaré l’état de force majeure et un niveau maximal d’urgence.

Le volume contenu dans le réservoir touché était d’environ 4,5 millions de litres d’essence, selon la National Oil Corporation. L’agence de protection civile a affirmé qu’aucune perte humaine n’avait été enregistrée, tandis que les équipes de pompiers travaillaient à la fois sur l’extinction du sinistre et sur le refroidissement des installations voisines pour éviter une propagation. Cette précision compte : sur un tel site, le danger ne vient pas seulement de la flamme initiale, mais aussi de l’emballement possible vers d’autres stocks de carburant.

Les autorités pétrolières ont aussi signalé des attaques par drone sur d’autres points du complexe de Zawiya durant le même week-end, visant notamment un réservoir de naphta et une installation de dessalement d’eau associée au dispositif industriel. L’information a été reprise par l’Associated Press à partir de sources locales et de la National Oil Corporation, qui a évoqué plusieurs frappes successives sur des installations liées à la raffinerie.

Sur le plan industriel, le choc est lourd. Zawiya n’est pas une raffinerie parmi d’autres. C’est un nœud de stockage, de raffinage et de redistribution. Quand ce point cale, la chaîne d’approvisionnement en carburant de l’ouest libyen se fragilise, y compris pour les centrales électriques, les transports et les réseaux de distribution informels qui alimentent une partie du pays. La National Oil Corporation a d’ailleurs indiqué que les équipes d’urgence restaient mobilisées pour préserver les réservoirs adjacents et sécuriser le périmètre.

Pourquoi Zawiya pèse bien au-delà de sa périphérie

La portée du dossier dépasse la seule ville côtière. La Libye reste divisée entre deux pôles politiques rivaux : le Gouvernement d’union nationale, basé à Tripoli, et une autorité parallèle installée dans l’est, soutenue par la Chambre des représentants et le camp militaire du maréchal Khalifa Haftar. Les Nations unies continuent de parler d’un pays fragmenté, où la compétition pour les institutions pèse sur la gestion des ressources.

Cette fragmentation a une conséquence très concrète : les infrastructures pétrolières deviennent des objets de pression politique, économique et sécuritaire. À chaque crise, les autorités invoquent la protection des “installations vitales”, mais la réalité sur le terrain montre qu’une partie des espaces industriels est exposée aux rivalités armées locales. L’Associated Press a rappelé que des combats antérieurs avaient déjà provoqué de graves dommages aux réservoirs du complexe de Zawiya et perturbé la circulation sur un axe côtier majeur reliant la ville aux autres centres de l’ouest.

Pour la population, l’enjeu est immédiat. Quand les dépôts brûlent, le risque de pénurie, de hausse des coûts logistiques et de perturbation des services publics augmente. Pour l’État, le risque est budgétaire : la Libye dépend fortement des recettes tirées des hydrocarbures, et la National Oil Corporation insiste elle-même sur le rôle central du secteur dans l’économie nationale. Le pays détient les plus grandes réserves prouvées de pétrole d’Afrique, ce qui rend chaque incident sur le littoral occidental sensible bien au-delà de la région de Tripoli.

Il faut aussi regarder l’aspect régional. La façade nord-africaine de la Libye relie le pays à la Méditerranée, aux marchés européens et aux routes énergétiques du Maghreb. Or, la stabilité de ces flux concerne aussi l’Algérie, la Tunisie et l’ensemble des partenaires qui scrutent la sécurité des approvisionnements. Dans ce contexte, la Communauté des Nations africaines n’a pas un seul dossier libyen : elle a un dossier sur la capacité des États à protéger leurs actifs stratégiques dans un environnement politique morcelé.

Ce que l’épisode dit de la Libye d’aujourd’hui

L’épisode de Zawiya illustre une constante libyenne : les infrastructures énergétiques sont à la fois richesse nationale et point de fragilité. La National Oil Corporation peut déclarer des mesures d’urgence, mobiliser ses équipes et parler de reprise après inspection. Mais tant que l’espace sécuritaire reste disputé, les dépôts, les terminaux et les raffineries demeurent exposés à des incidents qui ont des effets en cascade sur l’économie, l’emploi et le service public.

Il montre aussi pourquoi la sortie de crise libyenne ne passe pas seulement par la politique institutionnelle à Tripoli ou Benghazi. Elle dépend aussi de la démilitarisation progressive des zones industrielles, du contrôle des groupes armés locaux et d’un minimum de coordination nationale autour des recettes pétrolières. Sans cela, chaque incident à Zawiya, à Ras Lanouf ou dans le Fezzan peut rouvrir la même équation : un pays riche en ressources, mais exposé à la fragilité de ses propres artères économiques.