Au Ghana, la lutte contre les accusations de sorcellerie attend toujours un geste décisif

À Accra, le dossier revient sans cesse sur la table, mais il n’avance pas assez vite pour celles qui vivent déjà avec la peur, l’exil et la stigmatisation. Dans le nord du Ghana, des femmes âgées continuent de chercher refuge dans des camps informels après avoir été accusées de sorcellerie, alors que le pays dispose déjà d’un texte voté par le Parlement pour criminaliser ces accusations.

Le sujet dépasse largement une querelle juridique. Il touche à la protection des femmes, au rôle des autorités traditionnelles, à l’accès à la justice et à la crédibilité de l’État face à des violences enracinées dans certaines communautés rurales. Il interroge aussi la manière dont le Ghana, membre influent de la CEDEAO, veut faire respecter ses engagements régionaux et internationaux en matière de droits humains.

Un texte voté, mais pas encore arrivé au bout du chemin institutionnel

Le Parlement ghanéen a adopté en juillet 2023 le Criminal Offences (Amendment) Bill, 2022, un projet de loi destiné à interdire l’accusation, la désignation ou l’étiquetage d’une personne comme sorcière, tout en visant les “witch doctors” et “witch finders”. En novembre 2023, le Speaker a toutefois rappelé que le texte n’avait pas encore reçu la sanction présidentielle.

Ce blocage a alimenté l’impatience des organisations de défense des droits humains. En mars 2025, la Commission ghanéenne des droits de l’homme et de la justice administrative, la CHRAJ, a publiquement demandé que la loi soit enfin promulguée. Elle a estimé qu’un tel texte pourrait dissuader les accusations, aider les forces de l’ordre à poursuivre les auteurs d’abus et offrir une base plus claire pour protéger les victimes.

Le contexte politique a, lui aussi, évolué. John Dramani Mahama est de nouveau président du Ghana depuis janvier 2025, après sa victoire à l’élection de décembre 2024. Son gouvernement a affiché un intérêt pour la question, et le ministère du Genre, de l’Enfance et de la Protection sociale a participé à plusieurs échanges publics sur le texte au printemps 2025.

Dans les camps du nord, la loi manque encore à celles qui n’ont plus de foyer

Le dernier rapport d’Amnesty International, publié en avril 2025, décrit quatre camps informels dans le nord du Ghana où vivaient, lors des visites de terrain de 2023 et 2024, plus de 500 personnes. La grande majorité sont des femmes, souvent âgées de 50 à 90 ans, contraintes de quitter leur village après une accusation, un rêve jugé inquiétant, une maladie ou la mort d’un proche.

Le rapport insiste sur les conditions de vie difficiles dans ces camps : accès limité à l’eau, à la nourriture, aux soins, au logement sûr et aux moyens de subsistance. Amnesty y voit une violation des droits fondamentaux. Elle rappelle aussi que les accusations visent fréquemment des femmes âgées, pauvres, veuves ou perçues comme trop indépendantes.

Le Ghana occupe une place particulière dans ce débat. L’organisation de défense des droits humains soutient qu’il reste le seul pays à maintenir des “witch camps”, ces espaces de relégation censés protéger des personnes accusées, mais qui consacrent en réalité leur exclusion sociale. Cette formule n’épuise pas la réalité locale, car ces camps sont aussi liés à l’absence d’alternative sûre pour des femmes menacées dans leur propre communauté.

À cela s’ajoute un précédent lourd. En juillet 2020, Akua Denteh, une femme de 90 ans, a été battue à mort à Kafaba, dans la région de Savannah, après une accusation de sorcellerie. Le cinquième anniversaire de cet homicide a été commémoré en juillet 2025 à Accra, en présence de la ministre du Genre, avec un nouveau plaidoyer de la société civile pour l’adoption rapide du texte.

Ce que changerait une loi appliquée, pour l’État, les familles et les villages

Pour les ONG, le cœur du sujet n’est pas la croyance en elle-même, mais la violence qui accompagne l’accusation. Une loi claire permettrait de distinguer la liberté de religion ou de conviction de la stigmatisation d’une personne, puis de donner aux policiers et aux procureurs un fondement précis pour agir. Sans cela, les victimes se retrouvent souvent prises entre le silence communautaire et la lenteur institutionnelle.

Le texte a aussi une portée pédagogique. Dans un pays où l’autorité des chefs traditionnels, des guides religieux et des notables locaux reste forte, la répression seule ne suffira pas. Les acteurs de terrain insistent donc sur un triptyque : éducation, sensibilisation et sanction. Le ministère du Genre a lui-même reconnu, lors de la commémoration d’Akua Denteh, le rôle d’organisations comme The Sanneh Institute, ActionAid Ghana et Songtaba dans ce travail de plaidoyer.

Sur le plan social, les femmes accusées paient le prix le plus lourd. Beaucoup perdent leur maison, leurs revenus et leurs liens familiaux. Dans un pays où l’économie informelle reste essentielle, l’exclusion d’une femme âgée signifie souvent la disparition immédiate de sa maigre autonomie. Pour les familles, la peur de l’accusation peut aussi briser les solidarités et déplacer le conflit vers les villages périphériques plutôt que vers les tribunaux.

Le gouvernement, lui, marche sur une ligne délicate. Il doit répondre à une attente forte de protection des droits humains, sans donner l’impression d’imposer un texte sans ancrage local. C’est là que le débat devient politique : au Ghana, la bataille n’oppose pas seulement les partisans et les opposants d’une loi, mais aussi deux visions du tempo institutionnel, l’une portée par la société civile, l’autre par l’exécutif, qui veut reprendre la main sur la forme du projet.

Un test pour Accra, mais aussi pour l’Afrique de l’Ouest

La journée mondiale contre les chasses aux sorcières, observée le 10 août, offre au Ghana une scène symbolique pour mesurer le chemin restant. Mais l’enjeu est plus large. Dans la sous-région, où la CEDEAO traverse déjà des tensions politiques et sécuritaires, la capacité d’un État à protéger des femmes vulnérables dit quelque chose de la solidité de ses institutions ordinaires.

Le cas ghanéen intéresse aussi l’Union africaine, car il touche à une question fréquente sur le continent : comment transformer une norme votée en protection effective, surtout quand la violence naît à la croisée du droit, de la coutume et de la peur collective ? À Accra, le dossier sert donc de test. Il dira si le Ghana peut passer d’une condamnation morale du phénomène à un cadre légal complet, puis à une mise en œuvre suivie.

Les prochains jalons sont connus : l’examen parlementaire d’un texte réintroduit, la position finale de l’exécutif et la façon dont les ministères concernés coordonneront prévention, protection et poursuites. Pour les femmes encore installées dans les camps du nord, ce calendrier n’est pas abstrait. Il mesure, très concrètement, le temps qui sépare l’annonce de la justice.