Le Fekola, miroir des tensions du secteur aurifère malien

Au Mali, une mine peut peser bien au-delà de son périmètre. Quand l’or monte, ce sont les recettes publiques, les emplois locaux, les transports et même les relations avec l’État qui s’ajustent. À Fekola, dans l’Ouest malien, le débat n’est donc pas seulement industriel. Il touche à la capacité du pays à transformer sa rente minière en stabilité budgétaire et en activité économique durable. Le secteur minier représentait 9,5 % du PIB malien en 2024, 40,9 % des recettes fiscales et 78,8 % des recettes d’exportation, selon la Chambre de commerce et d’industrie du Mali. Le FMI rappelle aussi que le Mali reste fortement dépendant de la production aurifère, qui structure l’économie formelle et une partie des revenus de l’État.

Dans ce contexte, chaque variation de production à Fekola compte. Le complexe est opéré par B2Gold et comprend désormais plusieurs zones de production, dont Fekola Mine, Fekola Underground et Fekola Regional. Le site est présenté par l’entreprise comme une pièce majeure de son portefeuille africain, et l’État malien y conserve une participation directe. Le complexe est aussi lié à un environnement réglementaire plus serré depuis l’adoption du code minier de 2023, dans un pays où les autorités ont multiplié les renégociations et les réajustements avec les opérateurs étrangers.

Une baisse d’objectif, après une année 2025 très porteuse

Le signal principal vient de l’ajustement de la trajectoire 2026. Dans ses résultats annuels publiés le 18 février 2026, B2Gold indiquait que Fekola Complex devait produire entre 410 000 et 460 000 onces d’or en 2026, avec une montée en régime attendue de Fekola Regional au second semestre. Puis, dans ses résultats du premier trimestre 2026, le groupe a précisé que Fekola Regional devait apporter entre 60 000 et 80 000 onces sur l’année, une fois le permis d’exploitation obtenu. Le site de Fekola affichait déjà, au premier trimestre, une absence d’activité minière sur Fekola Regional en raison du retard de permis.

Ce cadrage contraste avec l’exercice précédent. B2Gold a annoncé une production 2025 de 530 769 onces pour le complexe, en hausse d’environ 35 % sur un an. Cette progression a fait de Fekola la plus grande mine d’or du Mali sur la période, devant Loulo-Gounkoto, dont les opérations ont été largement perturbées en 2025 dans un autre bras de fer entre Bamako et un grand groupe minier canadien. B2Gold a aussi indiqué que le chiffre d’affaires lié au site malien avait atteint 1,25 milliard de dollars au premier semestre 2026, contre 631,9 millions un an plus tôt, porté par des volumes plus élevés et un prix de l’or toujours soutenu.

La baisse d’objectif pour 2026 s’explique par un calendrier de développement plus lent que prévu sur Fekola Regional. L’entreprise a elle-même relié cette révision aux performances attendues au second semestre et au retard dans la délivrance du permis d’exploitation. Le site de B2Gold indique que la mise en production de Fekola Regional dépendait de cette autorisation et que l’intensification des opérations est désormais attendue d’ici fin 2027, avant une pleine production à partir de 2028. L’entreprise évoque, à terme, un apport additionnel supérieur à 150 000 onces par an lorsque le gisement sera pleinement opérationnel.

Autre point important : le 7 août 2026, B2Gold a signalé avoir finalement obtenu le permis d’exploitation malien attendu pour Fekola Regional. Ce jalon n’efface pas le retard accumulé, mais il sécurise la prochaine étape industrielle du complexe. Le décalage entre l’attente administrative et le planning technique montre la place centrale du dialogue avec l’État malien dans le secteur minier, surtout depuis l’entrée en vigueur du nouveau cadre minier.

Ce que l’ajustement change pour Bamako, les régions et les investisseurs

Pour les autorités maliennes, l’enjeu est budgétaire autant que politique. L’or reste le premier moteur des exportations et une source majeure de recettes. Le FMI a noté que la suspension temporaire du plus grand site aurifère du pays, Loulo-Gounkoto, a déjà pesé sur l’activité en 2025. Dans le même temps, le gouvernement cherche à accroître la valeur captée localement via le code minier de 2023, les avenants aux conventions existantes et un contrôle plus étroit des permis. Fekola illustre cette ligne : le projet avance, mais sous un régime de négociation plus exigeant.

Pour les communautés riveraines, la question est plus concrète. Une mine qui tourne à plein régime fait travailler les sous-traitants, alimente le transport routier, les services et l’achat local. Une mine qui prend du retard ralentit ces effets. B2Gold dit pourtant continuer d’investir dans la région. L’entreprise a annoncé 5,2 millions de dollars de budget d’exploration au Mali en 2026 et rappelle que le site soutient des emplois directs et indirects. Elle a aussi mis en avant des actions sociales, comme la livraison d’une école à Dioulafoundou en avril 2026. Ces éléments n’annulent pas les tensions sur le calendrier minier, mais ils montrent que l’activité du complexe déborde le seul périmètre d’extraction.

Pour l’investisseur, le message est plus nuancé qu’une simple baisse de production. Fekola reste un actif solide, avec une base existante qui a continué à produire au-dessus des attentes au premier semestre 2026, à 233 731 onces. Mais le projet dépend de plusieurs paramètres : rythme de mise en œuvre de Fekola Regional, accès aux permis, niveau du prix de l’or et stabilité du cadre fiscal et réglementaire. Dans un pays où le secteur minier pèse lourd dans les comptes extérieurs, la visibilité opérationnelle devient une donnée stratégique.

Un signal suivi bien au-delà du Mali

Le cas Fekola résonne à l’échelle ouest-africaine. Dans la sous-région, plusieurs États cherchent à reprendre la main sur leurs ressources extractives, à la fois pour augmenter les revenus publics et pour mieux encadrer les opérateurs. Le Mali, membre de l’UEMOA et ancien pilier de la CEDEAO avant son retrait politique de l’organisation, pousse cette logique plus loin que d’autres, dans un environnement sécuritaire et diplomatique tendu. Les groupes miniers, eux, doivent composer avec un cadre qui évolue, des permis parfois retardés et des attentes sociales plus fortes autour des retombées locales.

La suite se jouera sur deux temporalités. À court terme, il faudra suivre la montée en régime de Fekola Regional et la capacité du complexe à tenir son objectif 2026 malgré le retard pris au premier semestre. À moyen terme, c’est la crédibilité du nouveau cycle minier malien qui sera observée de près, notamment sa faculté à concilier souveraineté économique, sécurité juridique et continuité de production. Dans un pays comme le Mali, où l’or irrigue tout l’écosystème économique, chaque mine devient un test de gouvernance.