Une fidélité qui tient autant à la politique du jeu qu’à son financement

Dans le football africain, le soutien ne se mesure pas seulement à la réputation d’un dirigeant. Il se lit aussi à travers les stades rénovés, les centres techniques financés et la marge de manœuvre laissée aux fédérations qui disposent de peu de ressources propres. C’est ce réalisme, plus que la sympathie personnelle, qui explique pourquoi plusieurs instances du continent continuent de se ranger derrière Gianni Infantino.

Le contexte compte. La Confédération africaine de football, basée au Caire, a voté à l’unanimité, le 29 avril 2026 à Vancouver, son soutien à la réélection d’Infantino pour la période 2027-2031. Ce ralliement intervient au moment où la FIFA prépare déjà le cycle suivant de son programme FIFA Forward, et où le président de l’instance mondiale a confirmé qu’il briguerait un nouveau mandat en 2027.

Le ressort africain : des ressources, des places et de la visibilité

Depuis 2016, FIFA Forward est devenu un instrument central du rapport entre la FIFA et les fédérations africaines. La version en cours, FIFA Forward 3.0, court jusqu’à la fin de 2026. La FIFA indique avoir investi 5 milliards de dollars dans le développement du football au cours des dix dernières années, et le prochain cycle 2027-2031 doit augmenter de 20 % les investissements prévus, pour atteindre 2,7 milliards de dollars. Dans beaucoup de pays africains, ce type de financement pèse lourd face à des budgets publics irréguliers et à des championnats encore fragiles économiquement.

Ce n’est pas un détail technique. Le programme soutient des infrastructures, la formation des entraîneurs, le football féminin, les jeunes et les équipements administratifs. Au Maroc, la FIFA a ouvert son bureau Afrique à Rabat, dans un pays qui coorganisera la Coupe du monde 2030 avec l’Espagne et le Portugal. Cette installation traduit un ancrage africain très visible au nord du continent, dans un État devenu un partenaire majeur de la gouvernance du football mondial.

Le Maroc n’est pas le seul cas. En Afrique du Sud, la FIFA a aussi signé un accord pour un bureau régional de développement à Johannesburg, destiné à appuyer la zone COSAFA, l’ensemble des fédérations d’Afrique australe. Là encore, la logique est claire : rapprocher les centres de décision des besoins régionaux, tout en consolidant un réseau d’alliances avec les fédérations les plus structurées du continent.

Des appuis publics, mais pas tous motivés par les mêmes raisons

Le soutien de plusieurs fédérations africaines à Infantino est désormais assumé au grand jour. En avril 2026, la CAF a parlé d’une position unanime. Dans le même mouvement, des associations membres ont publié des messages favorables, parmi lesquelles l’Égypte, le Maroc, la Mauritanie, les Comores, le Niger, mais aussi d’autres fédérations qui voient dans la continuité de la présidence actuelle une garantie d’accès aux financements et aux compétitions élargies.

Au Maroc, la relation est particulièrement étroite. La fédération marocaine met en avant la stabilité de la gouvernance et les retombées concrètes des projets soutenus par la FIFA. Le pays est déjà devenu une vitrine du football africain : hôte de plusieurs compétitions de la FIFA et de la CAF, il profite d’une stratégie sportive portée à la fois par des investissements publics et par une coopération directe avec l’instance mondiale. Pour Rabat, le dossier Infantino est aussi un dossier diplomatique.

En Égypte, le soutien est institutionnel et ancien. Le siège de la CAF est au Caire, et l’influence de responsables comme Hany Abo Rida a longtemps servi de passerelle entre l’administration africaine et la FIFA. Les autorités du football égyptien ont bénéficié des programmes de développement, ce qui nourrit une logique de continuité. Mais cette proximité alimente aussi des attentes plus fortes : transparence, contrôle des fonds, et capacité de la CAF à peser davantage sur les priorités du continent.

En République démocratique du Congo, le soutien a une autre couleur. La Fédération congolaise de football a salué le retrait d’un projet controversé autour de FIFA Forward Enterprise et a insisté sur l’utilité des programmes de développement déjà reçus. Dans un pays où les infrastructures sportives restent inégales entre Kinshasa, les grandes villes de province et les zones moins desservies, l’aide extérieure reste souvent l’un des rares leviers rapides pour remettre un centre technique en état ou financer des compétitions locales.

Le Nigeria illustre encore plus nettement la dépendance financière. Les responsables du football y rappellent régulièrement les contraintes budgétaires, les besoins en équipements et la difficulté de bâtir des infrastructures sans appui extérieur. La NFF a ainsi mis en avant la rénovation de son centre technique d’Abuja grâce à FIFA Forward. Dans un pays où le football est une industrie populaire, mais rarement autosuffisante, le calcul est simple : un soutien de la FIFA vaut souvent mieux qu’une promesse politique locale incertaine.

Une ligne de fracture : développement ou dépendance ?

Le ralliement africain à Infantino n’est pourtant pas unanime dans ses justifications. À côté des fédérations qui saluent les fonds, plusieurs voix du continent alertent sur un risque de sur-commercialisation du football. L’ancienne dirigeante sierra-léonaise Isha Johansen a résumé ce débat en une question de fond : jusqu’où peut-on vendre des actifs du football mondial sans abîmer l’équilibre du jeu ? Cette critique ne vise pas seulement un homme, mais un modèle de gouvernance qui peut renforcer la dépendance des fédérations les moins riches.

C’est là que le dossier devient africain au sens plein. Dans de nombreux pays, les fédérations vivent entre deux réalités. D’un côté, elles veulent plus d’autonomie face aux pouvoirs publics. De l’autre, elles ont besoin de subventions pour exister, organiser les championnats, former les cadres et entretenir les installations. La FIFA, avec ses programmes de développement, remplit ce vide. Mais cette aide n’est jamais neutre : elle façonne les alliances, les carrières et les rapports de force à l’intérieur de la CAF.

Le prochain rendez-vous important est déjà connu : la réélection de 2027. D’ici là, le continent suivra de près le quatrième cycle de FIFA Forward, la mise en œuvre des bureaux de Rabat et de Johannesburg, ainsi que la place réelle laissée à la CAF dans les décisions stratégiques. L’enjeu dépasse la personne d’Infantino. Il touche à la capacité du football africain à transformer l’appui extérieur en pouvoir de décision propre, sans perdre la main sur son agenda.