Quand la loi existe, mais que la terre continue de décider

Dans l’est et le sud-est de la République démocratique du Congo, la question autochtone ne se résume pas à une journée commémorative. Elle se joue dans l’accès aux forêts, aux terres, à l’école, à la santé et aux espaces de décision. Le 9 août, Journée internationale des peuples autochtones, rappelle surtout une réalité simple : un texte de loi ne change rien s’il ne descend pas jusque dans les chefferies, les villages et les projets miniers ou environnementaux.

En RDC, la loi n°22/030 du 15 juillet 2022 fixe pourtant un cadre précis pour la protection et la promotion des droits des peuples autochtones pygmées. Elle reconnaît notamment l’accès aux services publics, la représentation dans les organes de décision, le consentement libre, informé et préalable, ainsi que des droits sur les terres et ressources naturelles qu’ils occupent ou utilisent traditionnellement. Le texte a été promulgué en 2022 puis publié au Journal officiel le 14 novembre de la même année.

Un cadre juridique plus net, une mise en œuvre encore inégale

Le fond du problème tient à l’écart entre le droit écrit et la réalité vécue. La loi congolaise prévoit un fonds spécial, des plans de développement socio-économique, une éducation adaptée et une participation réelle des communautés à tout projet qui les affecte directement ou indirectement. Elle impose aussi une attention particulière à la représentation politique des peuples autochtones pygmées. Mais plusieurs organisations et médias congolais relèvent que la vulgarisation du texte, son financement et ses décrets d’application avancent lentement.

C’est là que le sujet devient concret. À Kalemie, dans la province du Tanganyika, le paysage protégé de Kabobo-Luama occupe un espace sensible, à la croisée de la conservation, du pastoralisme, de la chasse traditionnelle et des usages forestiers. Le ministère congolais de l’Environnement a lancé en mai 2023 un projet de gestion de cette zone protégée à Kalemie, en présence des autorités provinciales, ce qui confirme l’importance stratégique du site. D’autres sources décrivent déjà Kabobo comme une réserve faunique d’environ 1 500 km², créée pour la conservation d’un ensemble écologique qui touche aussi les communautés locales.

Pour les peuples autochtones qui vivent de la forêt, la conservation peut devenir un progrès ou une contrainte selon la manière dont elle est conduite. La loi congolaise interdit les déplacements sans consentement libre, informé et préalable, avec indemnisation juste et équitable. Elle demande aussi l’implication des communautés dans l’élaboration et la mise en œuvre des projets. En théorie, ce garde-fou répond exactement au type de tension évoqué autour de Kabobo-Luama. En pratique, les témoins locaux disent encore manquer d’activités de substitution, d’agriculture ou d’élevage lorsque l’accès à certaines ressources est limité.

Représentation, terres et jeunesse : le cœur du sujet

La revendication n’est pas seulement foncière. Elle est aussi politique. L’article 14 de la loi garantit l’accès aux services publics et à l’exercice du pouvoir politique au sein des organes de prise de décisions. L’article 30 demande des mesures spécifiques pour promouvoir la représentation des peuples autochtones pygmées dans les institutions à tous les niveaux. Ce point compte particulièrement dans les provinces où les décisions sur la terre, les mines, les forêts et les concessions se prennent loin des villages concernés.

Dans le Tanganyika, cette demande prend une résonance particulière. La province a déjà été traversée par des tensions communautaires, notamment autour des usages de la terre et de la répartition du pouvoir local. Des acteurs de la société civile et des représentants autochtones rappellent que la simple présence symbolique ne suffit pas. Ils demandent une intégration durable dans l’administration, la gouvernance locale et les projets extractifs. À Manono, par exemple, l’essor du lithium et des activités minières renforce l’idée qu’une ressource peut créer de la richesse sans garantir automatiquement une place aux communautés riveraines.

Sur le terrain, le sujet touche aussi les femmes et les enfants. La loi congolaise prévoit des politiques spécifiques pour renforcer leurs droits, ainsi qu’un accès obligatoire et gratuit à l’école primaire, secondaire et à la formation professionnelle dans les établissements publics. Elle prévoit aussi une lutte contre les préjugés et une communication positive sur les peuples autochtones pygmées. C’est un point essentiel dans un pays où l’exclusion sociale se transmet souvent par l’école absente, la langue non adaptée et la peur d’être discriminé à l’administration.

Ce que l’Afrique centrale observe derrière le cas congolais

Le dossier congolais dépasse la RDC. Dans le bassin du Congo, les peuples autochtones sont au cœur d’un débat continental sur les forêts, le climat et les modèles de développement. Les instruments onusiens rappellent que la mise en œuvre des droits autochtones n’est pas un supplément moral, mais une condition de durabilité. Dans cette partie de l’Afrique centrale, la conservation, la transition minière et la lutte contre la déforestation ne peuvent pas avancer durablement sans mécanismes crédibles de consultation et de réparation.

La RDC se situe aussi dans un environnement régional où la question de la gouvernance des ressources pèse sur la stabilité sociale. Entre la SADC, à laquelle le pays appartient, les coopérations autour du lac Tanganyika et les dynamiques climatiques du bassin du Congo, la manière dont Kinshasa applique sa loi sur les peuples autochtones sera observée bien au-delà de ses frontières. Les prochains jalons ne sont pas seulement juridiques. Ils sont administratifs, budgétaires et locaux : décrets d’application, fonds spécial, représentation dans les institutions et encadrement des projets ayant un impact sur les terres autochtones.

En République démocratique du Congo, le sujet autochtone n’est donc plus celui de l’absence de cadre. Il est celui de la crédibilité de l’État face à ses propres engagements. La loi existe. Les attentes aussi. Reste la question décisive : qui, dans les provinces comme à Kinshasa, traduira enfin ce texte en droits visibles, en budgets suivis et en présence réelle dans la décision publique ?