Praia, carrefour discret mais stratégique de la musique atlantique

À Praia, la musique ne se contente pas de remplir les salles. Elle sert aussi de passerelle entre des scènes qui se croisent rarement autrement : les îles capverdiennes, la diaspora, l’Afrique de l’Ouest et l’espace lusophone. Dans la capitale du Cap-Vert, un marché professionnel comme l’Atlantic Music Expo donne à voir cette ambition avec clarté. Chaque année, au début d’avril, l’événement transforme Praia en point de rencontre pour artistes, producteurs, programmateurs et médias venus de l’Atlantique tout entier.

Le contexte n’est pas anodin. Le Cap-Vert a longtemps fait de la circulation des personnes, des sons et des influences une force. L’archipel n’a pas un grand marché intérieur, mais il dispose d’un atout rare : une identité musicale immédiatement reconnaissable, nourrie par la morna, la coladeira et une scène contemporaine très ouverte. Dans la région ouest-africaine, cet écosystème culturel sert aussi de vitrine. Il montre qu’un petit État peut peser par la qualité de ses réseaux et par sa capacité à relier des mondes musicaux différents.

C’est dans ce cadre qu’apparaît Juliata Cohen. L’artiste, née à Paris et portée par des héritages familiaux venus de France, de Tunisie et du Maroc, dit avoir trouvé au Cap-Vert un espace d’accueil artistique particulier. Son parcours, tel qu’il est raconté dans le milieu musical, dit quelque chose de plus large que son seul cas personnel : les trajectoires des créateurs de la diaspora passent souvent par des lieux où la rencontre humaine précède la logique du marché. À Praia, cette logique prend forme sur scène, puis en studio, puis dans les tournées.

Le point décisif, pour elle, a été la rencontre avec Mario Lucio, figure majeure de la musique capverdienne, ancien ministre de la Culture et voix influente du débat public sur l’archipel. RFI l’a rappelé au printemps 2025, en présentant son retour artistique autour de l’indépendance du Cap-Vert et de la mémoire du pays. Cette présence compte. Elle relie l’histoire culturelle nationale à une génération d’artistes qui continuent de porter la musique comme un langage commun, au-delà des frontières et des appartenances.

Quand la musique devient un outil d’influence et de reconstruction

L’intérêt d’un rendez-vous comme l’Atlantic Music Expo dépasse largement le simple affichage festivalier. Le site officiel de l’événement le présente comme un marché professionnel qui associe concerts, conférences, ateliers, rencontres en face à face et espace de vente, avec une forte attention aux artistes du Cap-Vert, d’Afrique et de l’ensemble de l’Atlantique. Autrement dit, Praia ne se contente pas d’accueillir des spectacles. La ville héberge aussi une chaîne économique : repérage, programmation, circulation des œuvres, contrats, visibilité internationale.

Pour un pays insulaire comme le Cap-Vert, cette fonction est essentielle. Le secteur culturel ne produit pas seulement du rayonnement symbolique. Il soutient aussi l’activité des techniciens, des salles, des agences, des hébergements, des transports et de la restauration. La presse capverdienne a d’ailleurs présenté l’édition 2026 de l’AME comme une plateforme stratégique pour les industries créatives, au moment même où les autorités rappelaient la place croissante de ce secteur dans l’économie nationale. Dans une capitale comme Praia, où la vie culturelle reste très concentrée, l’effet d’entraînement est tangible.

Le cas de Juliata Cohen éclaire aussi une dimension plus sensible. Quand elle affirme que la musique peut soigner, apaiser et transmettre des messages, elle ne tient pas un discours abstrait. Elle décrit la fonction concrète des artistes dans un temps marqué par les conflits, les colères sociales et la fatigue collective. Dans ce type de configuration, la scène devient un espace de réparation symbolique. Elle permet de dire l’injustice sans sombrer dans le prêche, et d’ouvrir un horizon sans tomber dans l’illusion. C’est précisément ce que recherchent beaucoup de publics africains et diasporiques : des récits qui rassemblent sans effacer les fractures.

Cette lecture est d’autant plus pertinente que le Cap-Vert a su convertir sa taille modeste en avantage diplomatique. Praia s’impose comme un lieu de circulation culturelle crédible parce que l’archipel a construit, sur la durée, une image de stabilité, d’ouverture et de professionnalisation. L’Atlantic Music Expo s’inscrit dans cette trajectoire. Il ne remplace ni les politiques publiques ni les infrastructures, mais il leur donne une vitrine. Et il rappelle une réalité souvent sous-estimée : dans les économies culturelles africaines, la réputation précède parfois les investissements, puis les attire.

Pour la région ouest-africaine, le signal est net. Les marchés culturels qui fonctionnent ne sont pas seulement ceux qui attirent des foules, mais ceux qui relient des artistes, des diffuseurs et des institutions de manière durable. Dans cet espace, le Cap-Vert joue un rôle singulier. Il fait dialoguer Afrique de l’Ouest, monde lusophone et diaspora atlantique, tout en gardant une identité artistique lisible. C’est cette combinaison qui donne de la portée à des parcours comme celui de Juliata Cohen : ils ne racontent pas seulement une réussite individuelle, ils illustrent une géographie culturelle en mouvement.

Ce qu’il faut surveiller désormais, ce n’est pas seulement le calendrier du prochain AME. C’est la capacité du Cap-Vert à convertir ce capital culturel en emplois, en mobilité professionnelle et en coopération régionale durable. Si Praia continue d’attirer des artistes venus d’autres horizons africains et atlantiques, l’archipel confirmera qu’un petit pays peut compter par la circulation des œuvres autant que par la taille de son marché. Dans un continent où les récits se disputent souvent dans les sommets politiques, le Cap-Vert rappelle qu’ils se construisent aussi sur scène, en studio et dans les salles de concert.