Quand la salubrité efface aussi la mémoire
À Kinshasa, la remise en ordre de l’espace public ne touche pas seulement les trottoirs, les marchés et les caniveaux. Elle met aussi en jeu des activités fragiles, souvent informelles, qui font vivre une partie de la ville. Parmi elles, la vente de livres d’occasion occupe une place discrète, mais réelle, dans la circulation du savoir et de la lecture.
L’incident signalé au pont Cabu, à cheval sur l’avenue Kasa-Vubu dans la capitale congolaise, a donc provoqué une onde de choc bien au-delà du seul cercle des bouquinistes. Dans un pays où l’accès au livre reste un défi, la destruction d’ouvrages scolaires, scientifiques et littéraires est perçue comme une rupture symbolique autant qu’économique.
Une opération présidentielle devenue test politique
Depuis la mi-juillet, la salubrité de Kinshasa a été placée au centre de l’action publique. Le président Félix-Antoine Tshisekedi a lancé une task force dédiée à l’assainissement de la capitale le 8 juin 2026, puis a inspecté les travaux sur le boulevard Lumumba le 17 juillet 2026, signe d’un pilotage assumé au plus haut niveau de l’État. Le Service national, structure rattachée à la présidence, coordonne cette campagne avec plusieurs ministères et l’Hôtel de Ville de Kinshasa.
L’objectif affiché est clair : libérer les emprises publiques occupées de manière anarchique, réduire l’insalubrité et fluidifier la circulation. Les « Bâtisseurs » du Service national ont été visibles sur le boulevard Lumumba, où ils ont mené des opérations de déguerpissement et d’évacuation d’immondices. Cette méthode donne des résultats rapides dans certains axes, mais elle repose aussi sur des interventions musclées qui laissent peu de place à la négociation quand les acteurs de l’informel ne disposent d’aucune solution de repli.
Le livre comme marchandise, mais surtout comme bien culturel
Selon le mémorandum des acteurs du secteur du livre, des éléments du Service national auraient incendié, le 3 août vers 14 heures, au niveau du pont Cabu, des milliers d’ouvrages appartenant à des bouquinistes. Les documents cités comprennent des manuels scolaires, des ouvrages scientifiques, des œuvres littéraires et des textes documentaires. Les signataires parlent d’un « autodafé » et dénoncent un geste qui traite le savoir comme un simple rebut urbain.
Dans leur lecture, le problème dépasse la seule perte matérielle. Le secteur du livre à Kinshasa fonctionne déjà dans un écosystème précaire, fait de stands de fortune, de librairies occasionnelles et de circuits d’approvisionnement irréguliers. Des médias congolais ont souvent montré que les bouquinistes constituent un maillon essentiel entre les lecteurs à faible pouvoir d’achat et des ouvrages que les librairies classiques ne rendent pas toujours accessibles.
Les organisations signataires demandent une commission d’évaluation, l’indemnisation des victimes, la reconnaissance du métier de bouquiniste et la création d’espaces dédiés à la vente du livre. Leur revendication touche un point sensible : en RDC, la chaîne du livre reste un secteur culturel, mais aussi un petit pan d’économie urbaine qu’il faut organiser plutôt que chasser.
Une vieille fragilité kinoise remise à nu
Le conflit entre assainissement et activité de rue n’est pas nouveau à Kinshasa. Les opérations de déguerpissement de vendeurs sur les emprises publiques reviennent régulièrement, avec le même dilemme : restaurer l’ordre urbain sans écraser les moyens de subsistance. Dans le cas des livres, l’équation est plus délicate encore, car elle mêle économie populaire et patrimoine intellectuel.
Le rappel de l’épisode de 2013, évoqué par les acteurs du livre, donne à cette affaire une résonance particulière. Il dit moins une simple répétition qu’un défaut de politique publique durable. Kinshasa multiplie les événements littéraires, les rencontres autour de la lecture et les initiatives pour structurer le secteur, mais les infrastructures pérennes restent rares. Autrement dit, la ville célèbre le livre tout en laissant sa distribution dépendre d’espaces précaires et vulnérables.
Pour les vendeurs, la perte est immédiate : stock détruit, revenus effacés, capital de réapprovisionnement amputé. Pour les écrivains et éditeurs, le choc est plus large : chaque destruction d’ouvrages affaiblit une chaîne déjà peu soutenue par le marché local. Pour les autorités, enfin, l’épisode rappelle qu’une politique de salubrité ne gagne en légitimité que si elle distingue clairement les déchets des biens culturels et si elle accompagne les évictions par des solutions concrètes.
Ce que Kinshasa dit à la région
La portée de l’affaire dépasse la capitale congolaise. Dans plusieurs villes africaines, les opérations de modernisation urbaine se heurtent au même problème : l’espace public est aussi un espace de travail. La question n’est donc pas de choisir entre ordre et culture, mais de savoir comment l’État organise la cohabitation entre circulation, hygiène, commerce populaire et accès au savoir.
En RDC, cette tension intervient au moment où le pouvoir central affiche une volonté de transformation visible, depuis les routes de Kinshasa jusqu’aux programmes pour la jeunesse et les initiatives d’assainissement. Sur le plan politique, l’épisode teste aussi la capacité des institutions à traiter l’informel sans brutalité inutile, et à donner à la culture une place autre que cérémonielle.
Le dossier devra être surveillé dans les prochains jours sur deux plans. D’abord, la réponse des autorités à la demande de réparation. Ensuite, la manière dont la capitale encadrera désormais les bouquinistes et, plus largement, les activités culturelles de rue. À Kinshasa, la salubrité ne sera pleinement crédible que si elle protège aussi ce qui nourrit l’intelligence publique.