Une alerte qui dépasse les seuls chiffres de l’épidémie

À l’est de la République démocratique du Congo, Ebola ne se résume pas à un comptage de cas. La maladie bouscule aussi les soins ordinaires, sépare des familles et complique la vie quotidienne dans une zone déjà traversée par des déplacements de population et des tensions sécuritaires. Dans les zones sanitaires touchées, ce n’est donc pas seulement le virus qui frappe, mais tout l’écosystème de santé autour de lui.

Le sujet est d’autant plus sensible que l’épidémie actuelle se concentre dans l’Ituri, au nord-est du pays, avec des extensions vers le Nord-Kivu et le Sud-Kivu. L’Organisation mondiale de la Santé a confirmé, le 17 mai 2026, qu’il s’agissait d’une flambée due au virus Bundibugyo, une souche d’Ebola pour laquelle il n’existe ni vaccin homologué ni traitement spécifique approuvé.

Ituri, Nord-Kivu, Sud-Kivu : un foyer sanitaire dans un espace sous pression

L’est congolais n’est pas un terrain neutre pour une riposte épidémique. Les mouvements de population, l’insécurité, la fragilité des structures de soins et la coexistence entre hôpitaux formels et circuits de santé informels rendent la surveillance plus difficile. L’OMS l’a rappelé dès la déclaration de l’urgence internationale : la crise humanitaire, la mobilité élevée et le maillage d’établissements non formels augmentent le risque de propagation.

La RDC a déjà appris à contenir plusieurs flambées d’Ebola, notamment dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri en 2018-2019, puis lors de l’épisode déclaré terminé le 1er décembre 2025 au Kasaï. Ce passé récent explique la rapidité de réaction des autorités, mais il montre aussi que la mémoire des épidémies ne suffit pas lorsque les routes sont coupées, que les familles bougent et que la confiance dans les soins vacille.

Les faits : une flambée plus large qu’annoncé au départ

Au 16 mai 2026, l’OMS faisait état de huit cas confirmés en laboratoire, 246 cas suspects et 80 décès suspects dans l’Ituri, au moins dans les zones de Bunia, Rwampara et Mongbwalu. Deux cas confirmés avaient aussi été signalés à Kampala, en Ouganda, chez des personnes venues de la RDC, ce qui a poussé l’agence onusienne à classer l’événement comme urgence de santé publique de portée internationale.

Les données ont ensuite évolué rapidement. Le 8 juin, l’Institut national de santé publique faisait état de 515 cas confirmés et 91 décès dans l’Ituri, le Nord-Kivu et le Sud-Kivu. Le 22 juin, des bilans relayés par des médias et agences internationales faisaient monter le total à 1 003 cas confirmés et 254 décès, avec 100 guérisons et 365 patients hospitalisés ou isolés.

C’est dans ce contexte qu’il faut lire l’alerte sur les enfants. Le 22 juin, l’UNICEF indiquait qu’environ 2,95 millions d’enfants et d’adolescents étaient exposés à des risques dans 31 zones de santé de l’est de la RDC. L’organisation précisait aussi qu’au 19 juin, les moins de 18 ans représentaient environ 15 % des cas confirmés et plus de 25 % des décès confirmés dans l’est du pays. En Ituri, plus de 130 enfants étaient déjà devenus orphelins.

Ce sont ces données qui donnent leur poids aux propos de l’ONU sur le bilan pédiatrique. Le chiffre de plus de 300 enfants morts doit être compris comme une estimation consolidée par l’UNICEF et reprise dans la communication onusienne, au moment où l’épidémie avait déjà pris une ampleur nettement supérieure aux premiers relevés.

Ce que l’épidémie change pour les familles, les soignants et les femmes enceintes

La première conséquence, c’est l’effondrement partiel du recours aux soins. L’ONU a signalé une baisse de plus de 40 % des consultations dans les zones les plus touchées, parce que la peur de la contamination éloigne les patients des structures de santé. Le problème ne concerne pas seulement Ebola. Il touche aussi les vaccinations, les accouchements, les soins nutritionnels et la prise en charge des maladies courantes.

Les femmes enceintes sont particulièrement exposées. À Bunia et dans d’autres zones de l’Ituri, les équipes de riposte suivent aussi des grossesses à risque. Le gouvernement a reconnu, par l’intermédiaire de sa ministre des Affaires humanitaires, que des crèches temporaires et des mécanismes d’accueil étaient en cours de mise en place pour les enfants séparés de leurs parents ou devenus orphelins. La réponse sanitaire devient alors une réponse sociale, car il faut protéger sans désorganiser davantage les familles.

Les soignants paient eux aussi un prix élevé. L’OMS a signalé des décès parmi les agents de santé à Mongbwalu, signe de lacunes persistantes dans la prévention et le contrôle des infections. Quand les hôpitaux sont fragiles, qu’une partie du système reste informelle et que la méfiance circule plus vite que l’information fiable, le virus trouve des failles.

Une réponse régionale, et un test pour toute l’Afrique centrale et les Grands Lacs

La riposte ne se joue pas seulement à Kinshasa. Elle dépend aussi de la coordination avec l’Ouganda, de la surveillance des frontières, de l’appui d’Africa CDC et de la capacité des partenaires à agir ensemble. Africa CDC a demandé dès le 15 mai une coordination régionale urgente, justement parce que l’épisode avait déjà franchi les frontières.

Pour la RDC, l’enjeu dépasse Ebola lui-même. Il s’agit de montrer qu’un système de santé peut encore agir vite, en s’appuyant sur son expérience, sur les autorités provinciales de l’Ituri et sur les partenaires techniques. Pour les populations, la question est plus immédiate : pouvoir se faire soigner sans crainte, protéger les enfants, maintenir les maternités ouvertes et limiter la désorganisation du quotidien.

À l’échelle continentale, cette flambée rappelle une réalité constante dans les Grands Lacs : une maladie virale peut devenir, très vite, un problème régional lorsque les routes commerciales, les déplacements forcés et les systèmes de santé fragiles se croisent. L’ONU, l’OMS, l’UNICEF et Africa CDC surveillent désormais trois fronts à la fois : la transmission, la protection des enfants et la capacité des services essentiels à tenir dans la durée.