Un secteur numérique plus visible, mais aussi plus surveillé
Au Tchad, créer un média en ligne n’est plus seulement une question de ligne éditoriale ou de moyens techniques. C’est aussi une affaire de conformité, de dépôt de dossier et de contrôle administratif. La décision de la Haute Autorité des Médias et de l’Audiovisuel de suspendre l’examen des demandes de création de journaux en ligne tombe dans un paysage où la presse numérique s’est imposée comme un acteur réel de l’information, y compris hors de N’Djamena.
Le régulateur tchadien n’agit pas hors cadre. Son site rappelle qu’il supervise les médias audiovisuels, la presse écrite et les médias en ligne, et qu’il publie un registre officiel des médias autorisés. Il propose aussi des services dématérialisés pour les déclarations, licences et dépôts légaux. Autrement dit, l’institution ne se contente pas de sanctionner : elle encadre déjà la vie administrative du secteur.
Mais ce gel des demandes envoie un signal plus large. Dans un pays où la circulation de l’information s’est déplacée vers le mobile et les plateformes numériques, la décision touche directement les porteurs de projets, les jeunes rédactions et les médias locaux qui cherchent à formaliser leur activité. Elle intervient dans un contexte où les autorités mettent en avant la professionnalisation, tandis que les journalistes et les éditeurs réclament des règles lisibles, stables et applicables à tous.
Ce que la HAMA encadre, et pourquoi le sujet est sensible
La HAMA, installée à N’Djamena et compétente sur tout le territoire tchadien, affirme que son rôle consiste à garantir la liberté d’expression tout en veillant au respect de la déontologie. Son historique institutionnel précise que, pour la presse écrite et en ligne, les mesures prévues par la loi peuvent aller jusqu’à la suspension d’un organe, dans un cadre légal présenté comme contradictoire et encadré.
Ce point est important, car le Tchad a déjà connu des tensions autour des contenus publiés en ligne. En 2024, la HAMA avait restreint la diffusion de contenus audiovisuels par les médias en ligne, une mesure qui avait suscité des critiques de la part d’organisations professionnelles et de défense des droits. Le CPJ avait alors estimé que la directive semblait dépasser le cadre légal existant, tandis que RSF appelait le régulateur à encadrer l’espace médiatique sans le refermer.
Le précédent compte. Il montre que la frontière entre régulation et restriction reste délicate. Au Tchad, la question n’est pas seulement juridique. Elle est aussi économique. Les médias en ligne vivent de revenus fragiles, d’équipes réduites et d’un accès inégal au marché publicitaire. Quand la procédure d’agrément se fige, ce ne sont pas seulement des formulaires qui attendent. Ce sont des emplois, des investissements et des projets de proximité qui se retrouvent ralentis.
Cette fragilité s’inscrit dans un environnement plus large. RSF souligne que, malgré une protection du droit à l’information par la loi, la presse tchadienne reste confrontée à des difficultés de financement et à des inquiétudes sur les pressions subies par les journalistes. L’organisation rappelle aussi que le fonds d’aide à la presse, annoncé par l’État, n’a été versé que rarement depuis 2016.
Pourquoi cette décision dépasse le seul cadre tchadien
Dans la région, le Tchad n’est pas un cas isolé. Les régulateurs africains cherchent à suivre l’essor des médias numériques, la montée des réseaux sociaux et la multiplication des contenus vidéo. La HAMA elle-même participe à des échanges continentaux sur le numérique et la régulation, notamment au sein du RIARC, le Réseau des instances africaines de régulation de la communication. Sur son site, elle présente même le numérique comme un terrain de transformation, pas seulement comme une source de risque.
Cette tension est commune à plusieurs pays africains : comment encadrer les médias en ligne sans créer un effet d’étouffement administratif ? Le débat dépasse la simple technique. Il touche à l’accès du public à des sources d’information diverses, à la concurrence entre médias traditionnels et pure players, et à la place des voix locales dans l’espace public. Au Tchad, où la capitale N’Djamena concentre encore l’essentiel des rédactions, l’enjeu est aussi territorial. Un média en ligne peut relayer plus vite une information venue d’une province, d’une préfecture ou d’une zone reculée.
Il faut aussi replacer cette décision dans la trajectoire politique récente du pays. Depuis la transition ouverte après la mort du président Idriss Déby Itno, puis le passage par un référendum constitutionnel en décembre 2023 et des scrutins partiels en 2026, les autorités tchadiennes affichent une volonté d’ordonner le champ public. Dans ce contexte, la régulation des médias devient un instrument de stabilité affichée. Mais elle est aussi observée comme un thermomètre de l’ouverture réelle accordée au débat public.
Pour les acteurs économiques, la portée est immédiate. Les structures déjà installées continuent d’exister, mais les nouveaux entrants attendent. Pour les lecteurs, l’effet est plus diffus : moins de diversité potentielle, moins de concurrence éditoriale et, parfois, moins de proximité dans le traitement de l’actualité locale. Pour le pouvoir public, l’enjeu est de maintenir une régulation crédible sans transformer l’agrément en filtre politique. C’est là que se joue la confiance.
À l’échelle continentale, le signal est clair. Le Tchad rejoint une conversation africaine désormais centrale : celle de la souveraineté informationnelle, de la professionnalisation des médias numériques et du contrôle des flux d’information à l’ère des plateformes. La suite dépendra de la durée du gel, des critères retenus pour rouvrir l’examen des dossiers et de la manière dont la HAMA articulera, dans les semaines à venir, encadrement administratif et liberté de création médiatique.