Le cerveau, plus rare que la ressource

Au Burkina Faso, la question n’est plus seulement de savoir d’où viendra la prochaine infrastructure. Elle porte aussi sur qui aura les compétences pour la penser, l’encadrer et la faire durer. Dans les secteurs techniques, la bataille se joue désormais autant dans les laboratoires que dans les bureaux d’ingénierie.

Ce choix dit beaucoup de la trajectoire burkinabè. Les autorités multiplient, depuis 2023, les signaux en faveur d’un usage pacifique de l’énergie atomique, avec un mémorandum signé à Moscou pour une centrale nucléaire, puis la mise en place, en avril 2026, d’un comité de 49 membres chargé du programme électronucléaire. Cette séquence montre que l’enjeu n’est plus théorique. Il touche à la souveraineté énergétique, à la recherche et à la formation.

Un recensement ciblé à New York

La nouvelle étape vient de New York. Le consulat général burkinabè y a lancé un recensement des experts et étudiants burkinabè qui travaillent dans le nucléaire. L’objectif affiché est clair : constituer une base de données de compétences à l’étranger pour les associer aux projets scientifiques, à la recherche et à la formation au Burkina Faso. Cette démarche s’inscrit dans une logique de “capital humain” souvent décisive dans les secteurs de pointe.

Le choix du nucléaire n’est pas anodin. À Ouagadougou, les autorités ont déjà rappelé que les usages pacifiques de l’atome concernent l’énergie, mais aussi la médecine, l’agriculture, l’eau, la radioprotection et certains outils de traitement ou de diagnostic. L’Agence burkinabè de l’énergie atomique a d’ailleurs multiplié, en 2026, les activités de sensibilisation auprès des étudiants et des juristes pour susciter des vocations et poser un cadre réglementaire solide.

Transformer la diaspora en force de frappe technique

Le recensement des spécialistes burkinabè installés à l’étranger répond à un constat que partagent de plus en plus d’États africains : les diplômés partis se former ou travailler hors du continent ne sont pas seulement une perte. Ils peuvent devenir un relais de transfert de compétences, un appui à la recherche, voire un pont vers des partenariats plus avancés. Le Burkina Faso a déjà donné des signes concrets de cette orientation, avec un mémorandum signé en avril 2026 entre le gouvernement et l’ADDI, la diaspora africaine, pour soutenir la santé, les TIC, la formation et l’agriculture.

Dans le nucléaire, cet apport peut compter davantage encore. La filière exige des profils rares : ingénieurs, physiciens, spécialistes de radioprotection, juristes du secteur et techniciens capables de gérer les normes de sûreté. L’Agence internationale de l’énergie atomique rappelle que l’éducation, la formation et le développement des ressources humaines sont la base d’un programme nucléaire sûr, sécurisé et durable. Autrement dit, sans vivier compétent, aucun projet ne tient longtemps.

Pour Ouagadougou, l’enjeu est donc double. Il faut attirer les compétences et les garder dans le circuit national. Il faut aussi créer un environnement où elles peuvent travailler, enseigner et transmettre. Cela suppose des institutions crédibles, des règles claires, des équipements, mais aussi des perspectives de carrière. Dans un pays où la demande sociale reste forte sur la santé, l’eau et l’électricité, chaque expert mobilisé devient un levier de service public.

Ce que cela change pour le Burkina Faso et pour la région

Sur le plan national, la démarche illustre une stratégie plus large de souveraineté par les compétences. Le Burkina Faso ne dispose pas encore de centrale nucléaire, mais il prépare déjà son écosystème : comité dédié, sensibilisation, encadrement radiologique, diplomatie scientifique et mobilisation de la diaspora. Cette méthode ressemble à une architecture en amont. Elle cherche à éviter qu’un futur programme dépende entièrement d’experts extérieurs.

Sur le plan régional, le mouvement est surveillé de près. En Afrique de l’Ouest, plusieurs pays veulent renforcer leur autonomie énergétique et scientifique, tandis que la CEDEAO, l’organisation régionale ouest-africaine, demeure un cadre de circulation des compétences et des politiques publiques. Même si le Burkina Faso s’est récemment éloigné de certaines dynamiques institutionnelles de la sous-région, les besoins techniques, eux, restent transfrontaliers : radioprotection, médecine nucléaire, formation universitaire, sécurité des sources et coopération scientifique.

La portée continentale est là. Le sujet ne concerne pas seulement un pays en quête d’expertise. Il renvoie à une question africaine plus large : comment retenir, faire revenir ou connecter les talents formés à l’étranger sans les réduire à une fuite des cerveaux ? Le Burkina Faso répond ici par une piste concrète : cartographier les compétences, les relier à des projets nationaux et leur donner une place dans une stratégie scientifique assumée. La suite se jouera dans la capacité de l’État à transformer ce recensement en missions réelles, avec des échéances, des moyens et des résultats visibles.