Un changement de climat chez les 18-24 ans
Chez beaucoup de jeunes Africains, le regard sur l’économie nationale semble s’être légèrement éclairci. Ce n’est pas un triomphe. C’est plutôt un retour de confiance prudent, après des années de pression sur les prix, les revenus et l’emploi. Dans une région où la vie chère a longtemps pesé sur les ménages urbains comme ruraux, le signal mérite d’être lu avec nuance.
L’African Youth Survey, porté par la fondation Ichikowitz Family Foundation et réalisé par PSB Insights, a interrogé en face-à-face 4 901 jeunes de 18 à 24 ans dans 16 pays africains en mars 2026. L’enquête montre que 45 % des répondants estiment que l’économie de leur pays va dans la bonne direction, contre 26 % en 2024. La part de ceux qui se disent optimistes ou enthousiastes pour l’avenir de leur pays est, elle, passée de 35 % à 51 %.
Le contexte économique aide, mais n’explique pas tout
Ce regain d’optimisme ne sort pas de nulle part. Les institutions internationales décrivent un environnement macroéconomique moins dégradé qu’au pic des chocs récents. Le Fonds monétaire international prévoit une croissance de 4,3 % en Afrique subsaharienne en 2026, après 4,5 % estimés pour 2025, dans un contexte encore fragile. La Banque mondiale, de son côté, souligne une reprise réelle mais inégale, avec des risques liés à la dette, aux tensions géopolitiques et à la faiblesse de l’investissement public.
La même prudence vaut pour l’inflation. Le tableau s’est calmé par rapport aux années de flambée, mais les pressions sur le pouvoir d’achat restent sensibles dans plusieurs économies. La Banque mondiale indique une inflation régionale appelée à se modérer autour de 4,8 % en 2026 dans ses projections récentes, tandis que le FMI insiste sur la diversité des trajectoires nationales. Autrement dit, la moyenne régionale cache encore des écarts très marqués entre pays, et parfois à l’intérieur d’un même pays.
Les pays qui tirent la moyenne vers le haut
La hausse du moral des jeunes est particulièrement nette dans quelques pays. L’enquête signale des redressements spectaculaires en Éthiopie, au Ghana et en Zambie, où le sentiment économique s’améliore fortement en deux ans. Dans ces cas, la perception positive semble aller de pair avec une baisse des inquiétudes liées au chômage, ce qui montre à quel point l’emploi reste le vrai baromètre du quotidien pour les 18-24 ans.
Le Ghana ressort aussi comme l’un des marchés où la confiance revient le plus nettement. À l’inverse, l’enthousiasme ne se distribue pas uniformément. L’enquête montre que le Burkina Faso, le Rwanda, la Somalie et le Ghana figurent parmi les pays où le sentiment sur la direction de l’économie est le plus élevé, même si ces scores ne racontent pas la même histoire politique ni la même structure productive. C’est précisément ce contraste qui intéresse : la jeunesse ne réagit pas seulement à la conjoncture, elle réagit aussi à la lisibilité des perspectives.
Quand l’emploi devient le vrai juge de paix
L’enquête relie clairement la confiance économique à la question du travail. En Éthiopie, la préoccupation liée au chômage recule de 44 points par rapport à 2024. En Zambie, la baisse atteint 41 points. Au Ghana, elle est de 34 points. Au Nigeria, elle est de 31 points. Ce mouvement parallèle suggère que les jeunes réagissent moins à des discours macroéconomiques abstraits qu’à la possibilité concrète d’entrer dans le marché du travail.
Cette lecture rejoint d’ailleurs d’autres signaux régionaux. Dans plusieurs pays, la croissance plus solide s’accompagne d’efforts de stabilisation monétaire, de réformes des subventions ou d’ajustements de change. Le FMI cite explicitement l’Éthiopie et le Nigeria parmi les économies où des réformes récentes ont pesé sur les équilibres, même si leurs effets sociaux restent contrastés. Pour les jeunes urbains, cela peut améliorer les anticipations. Pour les ménages qui vivent au jour le jour, le soulagement est souvent plus lent.
Le Kenya, le Nigeria et l’Afrique du Sud rappellent la limite des moyennes
La carte de l’optimisme africain reste profondément fragmentée. Au Kenya, l’enquête signale un recul de l’optimisme sur la direction du pays, dans un contexte de budgets familiaux tendus. Le pays se distingue aussi par une forte préoccupation pour le manque d’opportunités d’emploi. Cette lecture rejoint d’autres données de marché du travail : selon des estimations reprises par plusieurs sources locales et régionales, le chômage des jeunes y demeure autour de 67 %, très au-dessus du taux national.
Le Nigeria et l’Afrique du Sud apparaissent également parmi les pays où le pessimisme reste élevé. Là encore, ce n’est pas seulement une affaire de sentiment. Dans les deux cas, la taille des marchés, le coût de la vie, la difficulté d’entrer dans l’emploi formel et la frustration face à la corruption nourrissent un décalage entre les promesses de croissance et la réalité vécue. L’Afrique du Sud porte en plus un chômage des jeunes très élevé, documenté depuis plusieurs années, tandis que le Nigeria reste exposé à une inflation qui a rongé le pouvoir d’achat de nombreuses familles.
Le cas mozambicain est encore plus radical dans l’autre sens : l’enquête y relève une majorité écrasante de jeunes jugeant l’économie mal orientée. Ce type de score reflète souvent un mélange de coût de la vie, de faibles débouchés et de défiance envers la capacité de l’État à transformer la croissance en emplois. Dans des économies où l’informel domine, la perception du futur dépend moins des statistiques nationales que de la tenue du marché, de l’accès au crédit et de la sécurité des revenus.
Une génération moins résignée, mais plus exigeante
Le trait le plus intéressant du sondage n’est pas seulement la remontée du moral. C’est la coexistence de deux mouvements. D’un côté, davantage de jeunes se disent confiants. De l’autre, la proportion de pessimistes atteint 12 % au niveau continental, son niveau le plus élevé depuis 2020. Cela suggère une polarisation plus qu’un consensus. Les jeunes qui croient aux possibles avancées et ceux qui n’en voient plus les preuves se séparent davantage.
La cherté de la vie reste d’ailleurs la grande cicatrice. L’enquête la présente comme l’événement le plus marquant des cinq dernières années pour une part importante des répondants. Même quand l’emploi paraît un peu moins bouché, le panier de courses, le transport, le loyer et les frais scolaires continuent de décider du ressenti économique réel. C’est là que se joue la crédibilité des gouvernements : non dans les slogans, mais dans la baisse visible de la pression quotidienne.
En toile de fond, cette enquête confirme une tendance continentale plus large. La jeunesse africaine n’attend plus seulement des promesses de croissance. Elle demande des emplois, de la stabilité, des services publics fiables et des institutions plus lisibles. Dans les mois qui viennent, le vrai test se fera dans les pays où les réformes économiques doivent encore produire des résultats concrets, et là où les élections, les arbitrages budgétaires ou les tensions sociales pourraient rapidement modifier ce fragile retour d’optimisme.