Un virage minier pour réduire la dépendance au pétrole
Au Gabon, la question n’est plus seulement de savoir comment remplacer le pétrole. Elle est désormais de savoir si le pays saura transformer ses minerais en emplois, en routes et en recettes durables. C’est là que se joue une grande partie de la promesse économique portée depuis Libreville.
Le contexte est clair. Les autorités gabonaises cherchent à diversifier une économie encore très exposée aux hydrocarbures. La Banque mondiale rappelle que la croissance du pays a été portée en 2024 par les grands chantiers publics et par un rebond de la production pétrolière, mais que les fragilités restent fortes. Le FMI, lui, souligne la baisse structurelle de la production pétrolière et la nécessité de nouveaux relais de croissance. Dans le même temps, la Banque africaine de développement note que la croissance gabonaise a ralenti en 2025, sous l’effet notamment de la contraction de la production pétrolière et minière.
Cette évolution dépasse la seule question des mines. Elle touche aussi la place du Gabon dans la CEMAC, la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale. Dans une zone où les infrastructures logistiques, l’énergie et la transformation locale restent des goulots d’étranglement, la rentabilité d’un projet minier dépend autant du sous-sol que du rail, du port et de l’électricité.
Des projets déjà identifiés entre 2026 et 2030
Le ministère gabonais des Mines a affiché une feuille de route précise. Dans ses communications récentes, il évoque une stratégie quinquennale 2026-2030, avec un objectif de chiffre d’affaires annuel de 500 milliards de FCFA à l’horizon 2030 pour la Société équatoriale des mines. Les services du ministère et de la présidence citent aussi plusieurs projets déjà avancés, dont Milingui pour le fer, la potasse de Mayumba, Baniaka pour le fer, ainsi que des projets autour de l’or à Étéké et d’autres gisements encore en phase de préparation.
Le dossier de Milingui est l’un des plus concrets. Le 15 mai 2026, l’État gabonais et Havilah Mining Gabon ont signé à Libreville une convention minière ouvrant la voie à l’exploitation du gisement de fer situé dans la province de la Nyanga. Le ministère des Mines a ensuite indiqué que le projet pourrait créer environ 530 emplois directs et plus de 1 000 emplois indirects dès son lancement. Cette séquence montre que le pays ne parle plus seulement d’exploration, mais de mise en production.
Le projet de potasse de Mayumba suit la même logique. Le gouvernement gabonais a mis en avant un accord avec Millennial Potash, soutenu par la DFC américaine, pour développer ce qu’il présente comme la première mine de potasse d’Afrique. La potasse est un intrant clé pour l’agriculture. Si le projet aboutit, il pourrait donc servir à la fois la balance commerciale et la sécurité alimentaire régionale.
Infrastructures, énergie et transformation locale : le vrai test
Pour l’économiste Orphée Mouelé, formé à l’université Omar Bongo, le point décisif reste l’infrastructure. Son diagnostic est simple : sans routes, chemin de fer, ponts, ports et énergie fiable, les minerais restent bloqués au stade du projet. Cette lecture est cohérente avec les discussions récentes entre le ministère des Mines, la SETRAG et les opérateurs du secteur sur l’accès au Transgabonais, la ligne ferroviaire qui relie l’intérieur du pays au littoral.
Le Gabon connaît ce problème de longue date. L’exportation brute de matières premières enrichit peu le tissu local si la chaîne de valeur reste ailleurs. C’est pourquoi le gouvernement insiste aussi sur la transformation locale. Cette orientation n’est pas théorique. Elle s’inscrit dans des décisions récentes sur l’industrialisation, la valorisation des ressources et la captation d’une plus grande part de la richesse sur le territoire national.
Sur le terrain, l’enjeu est double. Pour l’État, il s’agit de diversifier les recettes dans un pays où le pétrole pèse encore lourd dans les exportations et dans les finances publiques. Pour les populations, la question est celle du bénéfice réel. La présidente de l’ONG Éthique et bonne gouvernance, Edmiaune Zouga, rappelle que l’essentiel n’est pas seulement la signature de conventions, mais l’impact sur le quotidien des Gabonais. Autrement dit, dans l’assiette, dans les services publics et dans l’emploi local.
Ce que cette stratégie change pour le Gabon et pour l’Afrique centrale
Le secteur minier peut devenir un nouvel amortisseur économique pour le Gabon, mais il ne remplacera pas le pétrole par simple effet d’annonce. Les chiffres récents montrent déjà que la croissance reste sensible aux cycles des matières premières. La Banque africaine de développement estime même que l’activité a ralenti en 2025 malgré la reprise de certains investissements. Cela signifie que la montée en puissance minière devra s’accompagner d’une gouvernance stricte, d’un suivi des permis, et d’un partage plus visible des retombées avec les provinces concernées.
La portée régionale est importante. En Afrique centrale, le Gabon peut devenir un exemple de diversification réussie si ses projets avancent jusqu’à la production et si les infrastructures suivent. Dans la CEMAC, où la circulation des biens dépend encore fortement de corridors fragiles, un portefeuille minier bien intégré pourrait aussi renforcer les échanges avec le Cameroun, le Congo, la Guinée équatoriale, le Tchad et la République centrafricaine. Mais l’inverse est vrai aussi : sans énergie, sans rail et sans transformation locale, le pays risque de reproduire avec les minerais la dépendance qu’il cherche à quitter avec le pétrole.
Le calendrier 2026-2030 sera donc décisif. Milingui, Baniaka, Mayumba et Étéké servent déjà de test grandeur nature. Si les chantiers tiennent leurs délais et si les premières tonnes extraites passent aussi par des emplois, des taxes et des ateliers de transformation, le Gabon pourra présenter une diversification crédible. Dans le cas contraire, l’exploitation minière restera un horizon prometteur, mais encore éloigné de l’économie vécue par les Gabonais de Libreville, de la Nyanga ou de la Ngounié.