Un métal qui finance la guerre et traverse les frontières
À Khartoum, le débat sur l’or n’a rien d’abstrait. Il touche à la guerre, aux routes du désert, aux recettes publiques et aux réseaux armés qui vivent de l’économie parallèle. Dans le Soudan d’aujourd’hui, chaque kilo qui sort du circuit légal allonge la crise et affaiblit un État déjà fragmenté.
La frontière nord, avec l’Égypte, est devenue l’un des points les plus sensibles de cette économie de guerre. Les autorités égyptiennes ont récemment mené une vaste opération dans le sud du pays contre des filières liées à l’or, à la contrebande, aux armes et aux passages irréguliers. De son côté, l’armée soudanaise a annoncé des actions de sécurisation dans les zones montagneuses frontalières, où les trafics miniers se mêlent aux lignes de front et aux rivalités entre forces armées.
Dans la guerre soudanaise, l’or est devenu une ressource stratégique
Le Soudan est l’un des grands producteurs d’or du continent. En 2025, la production officielle a atteint 70 tonnes, selon les chiffres relayés par les autorités minières soudanaises et repris par plusieurs médias et organismes spécialisés. Mais cette production légale ne dit pas tout. Des études et enquêtes récentes estiment qu’une part considérable du métal quitte le pays par des canaux informels, parfois pour financer les camps en guerre.
Depuis le déclenchement de la guerre en avril 2023 entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide, l’or a pris une place centrale dans la survie financière des belligérants. Le Conseil de sécurité des Nations unies a relevé que le conflit avait profondément affecté le commerce de l’or, tandis que plusieurs analyses indépendantes décrivent un secteur où l’extraction artisanale, la contrebande et les circuits militaires sont étroitement imbriqués. Dans le nord du pays, cette réalité se superpose aux routes vers l’Égypte et la Libye, deux espaces de transit majeurs.
Le chef des paramilitaires, Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, et son entourage sont régulièrement cités dans les enquêtes sur la captation de la rente aurifère. Plusieurs sources publiques rappellent aussi que la famille Dagalo contrôle des intérêts miniers depuis des années, notamment autour de Jabal Amer au Darfour du Nord. Mais les soupçons ne s’arrêtent pas là. Des rapports de recherche et des déclarations d’observateurs soulignent que les Forces armées soudanaises ont elles aussi bénéficié, directement ou indirectement, de flux liés à l’or dans une logique de guerre longue et coûteuse.
Les sanctions se durcissent, mais les circuits s’adaptent
Le sujet a franchi un nouveau cap en 2026. L’Union européenne a renforcé son régime de sanctions contre le Soudan en ciblant explicitement le commerce de l’or, avec une interdiction d’achat, d’importation ou de transfert de l’or originaire du Soudan vers l’Union ou via des pays tiers après le 15 juillet 2026. Londres a pris une direction similaire en annonçant des sanctions visant des réseaux aurifères, des facilitateurs financiers et des structures liées au conflit.
Ces mesures répondent à un constat partagé par plusieurs capitales occidentales et par des chercheurs africains : l’or soudanais ne circule pas seulement comme marchandise, il sert de carburant aux achats d’armes, au paiement des combattants et à la consolidation des réseaux de pouvoir. Le Royaume-Uni a d’ailleurs résumé la situation en parlant de flux illicites qui alimentent les caisses de guerre des deux côtés. Pour Khartoum, cela signifie moins de devises, moins de contrôle sur les exportations et davantage de dépendance à des intermédiaires installés hors du cadre officiel.
Les chiffres disponibles montrent aussi l’ampleur de la fuite. Le commerce officiel a rapporté environ 1,5 milliard de dollars en 2024 et 2025, mais des estimations évoquent des volumes bien supérieurs écoulés clandestinement. Dans une économie fracturée, cette différence n’est pas une nuance comptable. C’est une perte de souveraineté budgétaire, avec des conséquences directes sur les salaires, les importations et la capacité de l’État soudanais à reprendre la main sur ses ressources.
Ce que cette opération dit du Soudan, aujourd’hui
L’opération annoncée autour de la frontière égyptienne ne vise donc pas seulement des contrebandiers isolés. Elle montre que la guerre soudanaise s’organise aussi par l’économie. Contrôler une mine, une piste d’atterrissage, un couloir désertique ou une chambre de change peut compter autant qu’une avancée militaire. Dans le nord comme au Darfour, la bataille pour l’or décide de l’accès aux liquidités et, à travers elles, de la durée du conflit.
Pour la population soudanaise, l’enjeu est concret. Les familles subissent la hausse des prix, les déplacements forcés et la rareté des services publics. Les villes contrôlées par l’État ne sont pas épargnées, car la fiscalité se contracte et les circuits de distribution restent instables. Les zones rurales minières, elles, supportent un autre fardeau : travail précaire, insécurité, présence d’hommes armés et pollution liée à l’extraction artisanale.
À l’échelle régionale, ce dossier dépasse largement le Soudan. Il touche l’Égypte, la Libye, la mer Rouge et les marchés de raffinage du Golfe. Il concerne aussi l’Union africaine et l’Autorité intergouvernementale pour le développement, qui suivent un conflit devenu l’un des plus déstabilisants d’Afrique du Nord et de la Corne. Tant que l’or restera une monnaie de guerre, chaque effort de médiation restera fragile. La vraie question n’est donc pas seulement de fermer une frontière, mais de couper les circuits financiers qui prolongent la guerre.