Dans bien des pays africains, le danger ne vient plus seulement des rançongiciels ou des faux sites bancaires. Il passe aussi par un message WhatsApp bien ciblé, un courriel d’entreprise détourné ou une vidéo truquée qui ressemble à une vraie prise de parole. Le rapport d’INTERPOL sur les cybermenaces en Afrique montre une criminalité plus rapide, plus locale et plus industrielle qu’il y a quelques années.
Cette évolution suit la même trajectoire que la numérisation du continent. Les services publics passent en ligne, le mobile money s’installe, les entreprises travaillent davantage dans le cloud et les paiements numériques se généralisent. À l’échelle africaine, cela crée des gains d’efficacité. Mais cela élargit aussi la surface d’attaque. INTERPOL et AFRIPOL replacent d’ailleurs ce sujet dans leur coopération commune contre la cybercriminalité, via l’opération AFJOC, pensée pour renforcer les capacités d’enquête et de coordination entre polices africaines.
Des escroqueries simples aux intrusions plus lourdes
Le constat central du rapport est clair : les escroqueries en ligne restent la porte d’entrée la plus fréquente. Elles ouvrent ensuite la voie à l’usurpation d’identité, à la fraude financière et à l’accès frauduleux à des comptes bancaires, à des portefeuilles numériques ou à des services publics en ligne. INTERPOL explique que les compromissions de données observées en 2025 n’ont pas été des incidents isolés ; elles ont servi de socle à une grande partie des autres formes de cybercriminalité.
Le document souligne aussi la montée du Business Email Compromise, ou BEC, c’est-à-dire le détournement de courriels professionnels pour faire valider des paiements frauduleux. Ce mode opératoire représente 21 % des attaques liées à une compromission d’identité recensées en 2025, selon le rapport. Dans le même temps, les contenus synthétiques produits par intelligence artificielle gagnent du terrain. Ils servent à fabriquer de faux visages, de fausses voix et de faux échanges pour mener des campagnes de manipulation, de sextorsion ou de harcèlement.
Le rapport met aussi en avant un autre point important : la cybercriminalité n’est pas seulement un problème technique. Elle touche les finances publiques, les entreprises, les établissements de santé, les télécoms et l’administration. Les institutions qui gèrent des données sensibles restent parmi les cibles les plus exposées. C’est un enjeu concret pour les usagers, mais aussi pour les États qui accélèrent la dématérialisation sans toujours renforcer les défenses au même rythme.
Une géographie du risque très inégale
Les données d’INTERPOL montrent de forts écarts entre pays. L’Afrique du Sud, le Kenya et le Nigeria figurent parmi les zones les plus touchées par les vulnérabilités détectées, suivis notamment du Sénégal, de l’Éthiopie, de l’Angola, de la Tanzanie et de la Côte d’Ivoire. Le rapport cite aussi la République du Congo, le Gabon, Maurice, le Mozambique et plusieurs autres pays, preuve que la menace ne se limite ni à une sous-région ni aux économies les plus grandes.
Cette répartition reflète deux réalités différentes. D’un côté, les pôles numériques les plus avancés concentrent naturellement davantage de cibles et d’infrastructures à attaquer. De l’autre, plusieurs États disposent encore de capacités de réponse incomplètes, de cadres juridiques hétérogènes et d’un manque de sensibilisation du public. INTERPOL indique que 90 % des pays africains interrogés jugent leurs capacités d’enquête ou de poursuite encore insuffisantes et que, dans l’Ouest et le Sud du continent, la cybercriminalité représente désormais plus de 30 % des infractions enregistrées.
Le rapport ajoute qu’en 2025, les pertes financières déclarées liées aux cyberattaques sont passées de 192 millions à 484 millions de dollars, soit une hausse de 152 % en un an. Le nombre de victimes identifiées a, lui, bondi de 35 000 à 87 000. INTERPOL précise aussi que les pertes cumulées liées aux cyberincidents en Afrique ont dépassé 3 milliards de dollars entre 2019 et 2025. Ces chiffres ne couvrent sans doute pas tout le phénomène, car une partie des incidents reste sous-déclarée, surtout dans l’informel et les petites entreprises.
Ce que cela change pour les États, les entreprises et les usagers
Pour les gouvernements, l’enjeu est double. Il faut protéger les plateformes publiques, mais aussi restaurer la confiance des citoyens. Une administration en ligne piratée ralentit les démarches, multiplie les coûts et nourrit la méfiance. Pour les banques, les opérateurs télécoms et les services de mobile money, la menace est immédiate : fraude, vol d’identifiants, usurpation de marque, SIM swap et pertes financières. Dans les pays où l’économie informelle reste dominante, une attaque peut aussi bloquer des chaînes de paiement très simples, mais vitales, comme les transferts familiaux ou les petites ventes quotidiennes.
Le niveau de réponse progresse malgré tout. INTERPOL note que plusieurs pays africains ont renforcé leurs lois, développé des unités spécialisées et mené des opérations coordonnées. Les actions récentes contre les réseaux d’arnaque ont montré qu’une coopération transfrontalière peut produire des résultats rapides : arrestations, démantèlements d’infrastructures malveillantes, décryptage de rançongiciels et récupération d’avoirs. Mais ces succès restent dispersés. Sans harmonisation juridique, sans partage de renseignements et sans investissements durables dans la formation, l’écart restera favorable aux criminels.
Le rapport d’INTERPOL et les opérations menées sous l’égide de l’AFJOC rappellent enfin une évidence : la cybersécurité n’est plus un sujet réservé aux spécialistes. Elle touche la souveraineté numérique, la protection des données, la stabilité financière et la continuité des services essentiels. À l’échelle du continent, la question n’est plus seulement de connecter davantage de citoyens, mais de rendre cette connexion durablement sûre. C’est désormais l’un des chantiers les plus urgents de la transformation numérique africaine.