Quand un sous-sol riche ne suffit pas
Au Mali, le débat sur l’or ne porte plus seulement sur la production. Il porte désormais sur ce qu’elle peut construire. Routes, énergie, eau, transport : l’enjeu est de transformer une rente minière, longtemps exportée avant d’irriguer l’économie réelle, en ouvrages visibles pour les Maliens et les Maliennes.
Cette question arrive à un moment où Bamako cherche des ressources domestiques plus stables, alors que les finances publiques restent sous pression et que les besoins en infrastructures demeurent élevés. La Banque africaine de développement estime que la réforme du code minier a déjà permis de mobiliser 875 milliards de francs CFA, tandis que le Fonds monétaire international souligne que le Mali reste engagé dans une stratégie de hausse des recettes intérieures et d’investissements dans les infrastructures.
Dans ce cadre, la réforme minière de 2023 n’est pas un simple ajustement juridique. Elle s’inscrit dans une reprise en main plus large du secteur extractif par l’État malien, avec des règles plus strictes sur la participation nationale, la fiscalité et les mécanismes de redistribution. Le nouveau code minier prévoit notamment un fonds dédié aux infrastructures énergétiques, hydrauliques et de transport, alimenté par les titulaires de permis miniers selon des taux définis par la loi.
Ce que dit désormais la règle du jeu
Sur le fond, la mécanique est claire. Le code minier promulgué en août 2023 institue un Fonds de réalisation des infrastructures énergétiques, hydrauliques et de transport. Il est alimenté par une contribution de 1 % du chiffre d’affaires trimestriel des titulaires de certains titres miniers, portée à 2,5 % après cinq ans de production, ainsi que par une part de la redevance ad valorem durant les premières années. Le texte prévoit aussi des rapports annuels de gestion publiés par l’administration compétente.
C’est sur cette base que le gouvernement malien avance aujourd’hui un objectif de mobilisation pouvant atteindre 500 milliards de francs CFA, soit environ 883 millions de dollars, pour financer des projets structurants. Le ministre de l’Économie et des Finances, Alousséni Sanou, a indiqué que le fonds avait déjà collecté plus de 109 milliards de francs CFA entre janvier 2025 et juin 2026 et qu’il pourrait générer au moins 50 milliards de francs CFA par an.
Les autorités présentent ce fonds comme un levier de financement, mais aussi comme une garantie susceptible de faciliter d’autres emprunts. Autrement dit, les recettes minières ne serviraient pas seulement à payer des dépenses courantes. Elles pourraient soutenir des montages plus larges pour les routes, les lignes ferroviaires, les infrastructures hydrauliques et énergétiques, ainsi que des services de transport public.
Le gouvernement cite aussi des projets à forte portée symbolique, comme le développement de la compagnie publique Mali Airlines. Dans un pays vaste, enclavé et confronté à des coûts logistiques élevés, la question des transports reste centrale pour les ménages, les commerçants, les producteurs agricoles et les entreprises de l’intérieur.
Quels effets concrets pour l’économie malienne ?
L’intérêt de cette stratégie est double. D’abord, elle cherche à ancrer davantage la valeur minière dans l’économie nationale. Ensuite, elle vise à donner une destination lisible à une ressource qui, jusque-là, profitait surtout aux exportations et aux recettes fiscales générales. Le ministère des Mines insiste d’ailleurs sur l’objectif de faire du secteur minier un moteur de développement économique et social, avec un accent sur les populations directement affectées.
Mais la réussite dépendra de trois conditions. La première est la régularité des versements des sociétés minières. La deuxième est la transparence de la gestion du fonds. La troisième est la capacité de l’État à transformer les montants encaissés en chantiers réellement livrés. Sur ce point, le code minier prévoit bien des rapports annuels, mais la crédibilité du dispositif se jouera dans leur publication et dans le suivi des projets.
Il faut aussi distinguer les effets selon les territoires. Pour Bamako et les grands centres urbains, la priorité est souvent la circulation, l’énergie et les services. Pour les zones minières et les communes riveraines, l’attente est plus immédiate : eau potable, écoles, centres de santé, pistes rurales, ponts et opportunités économiques locales. Le ministère des Mines décrit déjà ces types d’investissements dans le cadre de la décentralisation minière.
Dans le même temps, les collectivités territoriales espèrent voir la redistribution annoncée se traduire en projets visibles. Le Fonds minier de développement local a déjà permis des transferts importants aux communes, dont 18,4 milliards de francs CFA en 2026 selon l’Agence de presse africaine. Ce précédent montre qu’une partie de la rente peut redescendre vers le terrain, à condition que les arbitrages restent prévisibles.
Le secteur privé suit lui aussi de près cette évolution. Les entreprises minières réclament de la visibilité, tandis que l’État veut accroître sa part dans les chaînes de valeur. La participation de 5 % des nationaux au capital de certaines sociétés minières, évoquée par le ministère, s’inscrit dans cette logique de souveraineté économique assumée par les autorités maliennes.
Une lecture régionale et continentale
Le cas malien dépasse les frontières nationales. Dans plusieurs pays africains riches en ressources, la même question revient : comment éviter que les matières premières sortent du pays sans laisser assez d’infrastructures, d’emplois et d’industries derrière elles ? Le Mali propose ici une réponse fondée sur la captation directe d’une part des revenus miniers pour financer les équipements collectifs.
Cette orientation résonne aussi dans le cadre sahélien. Le Mali, engagé dans un nouvel espace de coopération avec le Burkina Faso et le Niger au sein de l’Alliance des États du Sahel, cherche à renforcer des choix économiques présentés comme plus souverains. L’enjeu, pour Bamako, n’est pas seulement budgétaire. Il est aussi politique : montrer que la rente extractive peut servir un projet national lisible, sans dépendre exclusivement des financements extérieurs.
Reste la question décisive : les promesses de financement pourront-elles suivre le rythme des annonces ? Les prochains mois diront si les 109 milliards de francs CFA déjà annoncés entre janvier 2025 et juin 2026 ne sont qu’un début, ou le point de départ d’un changement durable dans la manière dont le Mali convertit son or, son lithium et ses autres ressources en routes, en énergie et en services publics.