Quand l’épargne existe, mais qu’elle ne finance pas assez l’économie réelle
L’Afrique de l’Ouest ne manque pas seulement de projets. Elle manque surtout de mécanismes capables de transformer l’épargne disponible en routes, usines, énergie et services utiles au quotidien. C’est l’idée centrale qui ressort du nouvel exercice de la Banque africaine de développement, au moment où la région cherche à tenir son cap de développement dans un contexte de financement plus exigeant.
Le diagnostic est sévère, mais nuancé. Pour la Banque africaine de développement, le sujet n’est pas d’abord une pénurie absolue d’argent. Le problème tient à la circulation des capitaux, à leur collecte, puis à leur orientation vers des investissements de long terme. En clair, la région dispose de ressources, mais les “tuyaux” institutionnels restent trop étroits ou trop courts.
Cette lecture intervient dans un espace économique traversé par plusieurs cadres de coordination. L’UEMOA, qui réunit huit pays de l’espace francophone ouest-africain, la BCEAO, qui pilote la politique monétaire commune, et la BRVM, la Bourse régionale des valeurs mobilières basée à Abidjan, sont au cœur de ce débat sur l’épargne et son allocation. À l’échelle plus large, les voisins anglophones participent à la même équation de financement, même si leurs instruments diffèrent.
Le chiffre n’est pas le vrai message du rapport
Le rapport régional 2026 sur l’Afrique de l’Ouest estime à 90 à 100 milliards de dollars par an le besoin de financement nécessaire pour soutenir les objectifs de développement de la sous-région. La Banque africaine de développement l’a publié dans la foulée de ses travaux 2026 sur les perspectives économiques africaines, présentés à Brazzaville.
Mais l’institution insiste sur un point : ce montant ne doit pas être lu comme un simple appel aux bailleurs étrangers. Il reflète surtout la difficulté de la région à convertir son épargne, ses recettes publiques et l’épargne institutionnelle en capital productif. Autrement dit, le problème n’est pas seulement de trouver l’argent ; il faut surtout mieux le faire circuler.
La croissance régionale reste pourtant soutenue. La Banque africaine de développement projette 4,7 % en 2026 pour l’Afrique de l’Ouest, après 4,8 % estimés en 2025, avec un appui venu de l’agriculture, des mines, des hydrocarbures et des investissements publics dans l’énergie et la logistique. À l’échelle du continent, la Banque anticipe une croissance moyenne de 4,2 % en 2026.
Le paradoxe est là. La région croît, mais elle investit encore trop peu pour transformer cette croissance en gains durables de productivité et d’emplois. La formation brute de capital fixe reste autour de 23 à 24 % du PIB régional, loin du niveau des économies à revenu intermédiaire, où elle dépasse souvent 33 %.
Fiscalité, épargne longue et exécution : les trois goulots d’étranglement
Le premier verrou est fiscal. Dans l’UEMOA, la BCEAO indique que la pression fiscale est passée de 14,4 % du PIB en 2024 à 14,9 % en 2025, pour 22 160,5 milliards de francs CFA de recettes fiscales. Ce niveau reste inférieur à l’objectif communautaire de 20 % inscrit dans le pacte de convergence, aujourd’hui suspendu.
La Banque centrale souligne aussi que le taux de bancarisation strict a reculé de 25,6 % en 2023 à 25,2 % en 2024, dans un contexte de fermeture de comptes jugés dormants. Le taux global d’inclusion financière progresse davantage, mais l’accès à un compte bancaire classique reste limité pour une grande partie de la population adulte.
Ce contraste compte beaucoup. Dans des économies où l’essentiel de l’emploi reste informel, la pression fiscale ne peut pas être relevée indéfiniment sur les seuls acteurs déjà visibles : grandes entreprises, salariés du formel, banques et opérateurs structurés. La marge politique se joue donc ailleurs, notamment dans l’élargissement de l’assiette, la réduction des exonérations et la numérisation des administrations fiscales.
Le deuxième verrou est celui de l’épargne longue. La Banque africaine de développement constate que les caisses de retraite, les assureurs et d’autres investisseurs institutionnels placent encore une large part de leurs actifs dans des titres publics de court terme plutôt que dans des instruments de financement de long terme. Cette préférence réduit la capacité du système financier à soutenir l’investissement productif, surtout dans les infrastructures.
Le troisième verrou est l’exécution. À l’échelle africaine, la Banque africaine de développement estime l’efficience moyenne de l’investissement public à 0,59, ce qui signifie qu’une partie importante des montants engagés ne se transforme pas en capital utile. L’enjeu n’est donc pas seulement de dépenser plus, mais de mieux sélectionner, mieux suivre et mieux terminer les projets.
Ce que cela change pour les États, les banques et les ménages
Pour les gouvernements, le message est clair : chaque réforme budgétaire a un coût politique, mais l’inaction coûte plus cher. La réduction des niches fiscales touche des intérêts identifiables. La meilleure mobilisation des recettes suppose aussi une administration plus crédible, une base taxable mieux connue et des systèmes de paiement plus modernes.
Pour les banques et les marchés régionaux, le rapport pousse à une meilleure intermédiation. La BRVM, UMOA-Titres et les futurs dispositifs régionaux d’intégration des marchés de capitaux sont appelés à jouer un rôle plus important dans la transformation de l’épargne en investissement de long terme. Sans cela, les États continueront à refinancer leur propre dette à court terme au lieu d’élargir l’économie réelle.
Pour les ménages, l’enjeu est concret. Quand l’investissement productif reste trop faible, les bénéfices de la croissance mettent plus de temps à se traduire en emplois stables, en services publics mieux financés et en infrastructures fiables. Les zones urbaines, où l’activité formelle est plus forte, captent plus vite les retombées. Les régions rurales, elles, dépendent davantage de l’investissement public et des chaînes de valeur agricoles.
Le rapport prend ainsi une portée continentale. À Brazzaville, la Banque africaine de développement a aussi rappelé que les investisseurs institutionnels africains gèrent près de 4 000 milliards de dollars d’actifs, alors que moins de 2,7 % est dirigé vers les infrastructures et les secteurs productifs du continent. L’Afrique de l’Ouest se trouve donc au croisement d’un problème régional et d’un défi africain plus large : faire travailler davantage le capital africain pour l’économie africaine.
La prochaine séquence sera décisive. Les discussions autour du financement du développement, de l’intégration des marchés et de la discipline fiscale vont se poursuivre dans les capitales ouest-africaines, au sein de la BCEAO, de l’UEMOA et des forums de la BAD. C’est là que se vérifiera si la région parvient enfin à élargir ses tuyaux financiers sans casser sa dynamique de croissance.