Quand Kampala cherche des réponses à Pretoria
En Ouganda, la question n’est pas seulement de former plus d’enseignants. Il faut aussi les aider à mieux évaluer, corriger et relancer les élèves en classe. C’est là que se joue une partie de la qualité de l’école, bien plus que dans les discours sur les programmes.
Dans ce contexte, Kampala regarde vers Pretoria. Une délégation de 24 responsables du ministère ougandais de l’Éducation s’est rendue en Afrique du Sud pour observer une méthode de formation jugée utile à la réforme en cours. Le choix est parlant : il s’agit d’un échange Sud-Sud, entre deux systèmes africains confrontés à des classes nombreuses, à des attentes sociales fortes et à la nécessité d’améliorer les apprentissages sans copier des modèles extérieurs.
Une réforme de la formation qui dépasse les frontières nationales
La visite a eu lieu au campus Soshanguve South de la Tshwane University of Technology, à Pretoria. Sur place, le professeur Anil Kanjee a présenté un programme de formation initiale des enseignants étalé sur quatre ans. Le dispositif articule évaluation formative, évaluation sommative et usage concret de ces outils en situation de classe.
Autrement dit, les futurs enseignants n’y apprennent pas seulement à noter. Ils apprennent à observer les progrès, à formuler des retours ciblés et à ajuster leur pédagogie. Cette approche est présentée comme rare sur le continent, non parce qu’elle serait exotique, mais parce qu’elle relie directement la mesure des acquis à l’amélioration de l’enseignement.
Le sous-secrétaire ougandais Julius Tayebwa a défendu ce déplacement en Afrique du Sud par une logique simple : les défis africains appellent des réponses africaines. Le ministère ougandais révise en ce moment ses politiques curriculaires et ses méthodes d’évaluation. Aller chercher un point de comparaison à Pretoria permet donc de confronter la réforme nationale à une expérience voisine, dans un cadre institutionnel plus proche des réalités du terrain que certaines solutions importées.
Ce que les chiffres disent du système ougandais
Le besoin de réforme ne sort pas de nulle part. Le Baseline Education Census 2025 de l’Uganda Bureau of Statistics montre que les écoles primaires publiques du pays font face à une pression importante sur les effectifs. Le recensement indique un ratio de 34 élèves par enseignant dans le primaire au niveau national, avec de fortes variations selon les territoires et les niveaux. Dans certains espaces locaux, ce ratio monte beaucoup plus haut, ce qui complique le suivi individuel des enfants.
Ce point est central. Quand une classe est trop chargée, l’enseignant passe moins de temps à corriger, à expliquer autrement et à repérer les difficultés précoces. L’évaluation en classe devient alors mécanique. Elle perd son rôle de soutien aux apprentissages et se réduit à un simple contrôle.
L’enjeu est encore plus large à l’échelle continentale. L’UNESCO estime que l’Afrique subsaharienne aura besoin de 15 millions d’enseignants supplémentaires d’ici 2030. Cette pénurie ne concerne pas seulement le recrutement. Elle touche aussi la formation initiale, l’accompagnement des nouveaux enseignants, la rétention dans la profession et la qualité des outils d’évaluation.
La nouvelle stratégie continentale de l’éducation de l’Union africaine, la CESA 26-35, place justement les enseignants au cœur des priorités. Le document insiste sur leur recrutement, leur formation continue, l’attractivité du métier et le renforcement du leadership scolaire. La coopération entre l’Ouganda et l’Afrique du Sud s’inscrit donc dans une séquence plus large : plusieurs pays africains cherchent désormais à bâtir des références régionales plutôt qu’à dépendre d’expertises lointaines.
Pourquoi Pretoria devient un point d’appui régional
L’Afrique du Sud avance ici avec un avantage rare : une expérience institutionnelle déjà structurée dans la formation des enseignants et dans les politiques d’évaluation. Le ministère sud-africain de l’Éducation considère d’ailleurs que ses réformes ont fait du pays une référence pour d’autres systèmes africains. Des discussions sont en cours pour formaliser cette coopération dans un mémorandum d’entente entre la Tshwane University of Technology et les deux ministères concernés.
Si cet accord se concrétise, il pourrait porter sur la formation des enseignants et sur l’éducation inclusive. C’est un point sensible. Dans les systèmes africains, les réformes sont souvent pensées pour la moyenne des classes. Mais les réalités sont plus diverses : écoles urbaines surchargées, établissements ruraux isolés, enfants en difficulté d’apprentissage, élèves en situation de handicap, enseignants débutants livrés à eux-mêmes. Une politique utile doit pouvoir répondre à tous ces cas sans diluer son efficacité.
Pour les autorités, l’enjeu est politique. Pour les enseignants, il est professionnel. Pour les familles, il est très concret : il s’agit de savoir si l’école publique peut réellement faire progresser les enfants. Dans une capitale comme Kampala comme dans les districts plus éloignés, la promesse est la même : une classe plus lisible, un enseignant mieux outillé et un suivi des acquis plus fin.
Cette coopération dit aussi quelque chose de l’Afrique de l’Est dans son ensemble. À l’heure où la Communauté d’Afrique de l’Est multiplie les chantiers d’harmonisation, l’éducation reste un terrain décisif mais souvent traité pays par pays. Or, la circulation des pratiques entre États africains peut accélérer les réformes sans effacer les souverainetés nationales.
Une séquence à suivre de près
La visite ougandaise en Afrique du Sud n’est donc pas un simple voyage d’étude. Elle signale une évolution plus profonde : les ministères africains ne se contentent plus d’importer des modèles. Ils cherchent des preuves, des méthodes et des résultats chez leurs voisins. C’est un changement important dans la manière de penser les politiques éducatives sur le continent.
La suite dépendra de la traduction institutionnelle de cette rencontre. Si le mémorandum envisagé voit le jour, il donnera un cadre à des échanges plus durables sur la formation des enseignants et l’éducation inclusive. Dans le cas contraire, la visite restera une bonne idée de plus. L’enjeu, désormais, est de faire de cette coopération un outil de réforme mesurable, au service de l’école ougandaise et, au-delà, des ambitions éducatives africaines.