Quand les écoles attendent, les créanciers, eux, sont servis
Dans plusieurs pays d’Afrique australe, la bataille budgétaire ne se joue pas seulement dans les ministères de l’éducation. Elle se joue aussi dans les échéances de remboursement, les lettres aux bailleurs et les arbitrages qui repoussent les besoins scolaires au second plan. Résultat : les syndicats d’enseignants parlent d’un système où l’on promet des classes, mais où l’on finance d’abord la dette.
Le sujet dépasse largement les huit pays réunis à Johannesburg. Il touche toute une partie du continent où la pression des emprunts limite l’espace budgétaire, au moment même où les besoins explosent. L’UNESCO rappelle qu’en Afrique subsaharienne, les pays consacrent en moyenne 3,6 fois plus de ressources au service de la dette qu’à l’éducation. À l’échelle mondiale, 113 pays dépensent désormais davantage pour la dette que pour l’éducation.
Une revendication claire, portée par les enseignants
Fin juillet, à Johannesburg, 33 délégués venus du Botswana, d’Eswatini, du Lesotho, du Malawi, de Namibie, d’Afrique du Sud, de Zambie et du Zimbabwe ont adopté une déclaration commune portée par Education International Africa. Le texte réclame 6 % du PIB ou 20 % du budget national pour l’éducation. Cette cible n’a rien d’exceptionnel : elle correspond aux repères défendus par les réseaux syndicaux et éducatifs sur le continent.
Le message est politique, mais il part du quotidien. Dans ces pays, l’école publique manque d’enseignants, les effectifs gonflent, et les infrastructures se dégradent. Education International Africa explique que la sous-dotation chronique alimente les pénuries, les classes surchargées et la montée des logiques de privatisation. Autrement dit, la question n’est pas seulement de « financer davantage ». Il s’agit aussi de décider si l’éducation reste un bien public ou devient une variable d’ajustement.
La dette, mais aussi les règles du jeu budgétaire
Le verrou n’est pas seulement comptable. Il est institutionnel. Un rapport de la Commission économique pour l’Afrique, publié le 1er avril 2026, souligne que la soutenabilité de la dette dépend de lois solides, d’outils de suivi transparents et d’une meilleure coordination publique. Le document évoque aussi la fragmentation institutionnelle, l’analyse des risques insuffisante et l’influence politique dans la gestion de la dette. En clair, quand la dette est mal gouvernée, elle finit par diriger le budget.
Cette réalité est renforcée par les arbitrages imposés ou suggérés par certains programmes d’ajustement. En juin 2026, ActionAid, Education International et la Tax and Education Alliance ont publié une étude sur 29 documents du FMI couvrant 11 pays, dont huit africains. Le rapport décrit une ligne constante : plafonnement de la masse salariale publique, pression sur les salaires, et peu d’incitations explicites à élargir les effectifs dans les services essentiels. Au Nigeria, par exemple, le document note un salaire public figé à 1,9 % du PIB pendant six ans, loin de la moyenne africaine évoquée dans l’étude.
Cette logique a un effet direct sur l’école. Quand les États gèlent les embauches, les recrutements ralentissent, les remplacements tardent et les classes se chargent. Pour les enseignants, la conséquence est immédiate. Pour les élèves, elle l’est tout autant, mais de manière moins visible : moins d’heures d’apprentissage, moins d’encadrement, moins de continuité pédagogique. La contrainte financière finit donc par produire une contrainte sociale.
Ce que cela change, du budget de l’État à la salle de classe
La déclaration de Johannesburg met la pression sur les gouvernements d’Afrique australe au moment où plusieurs d’entre eux doivent déjà composer avec une croissance faible, des besoins sociaux élevés et une dette coûteuse. L’Afrique du Sud, la Zambie ou le Zimbabwe ne sont pas dans la même situation budgétaire, mais ils affrontent un même dilemme : comment financer les écoles sans réduire encore d’autres dépenses urgentes, comme la santé, les transports ou la protection sociale ?
Pour les familles, l’enjeu est concret. Quand l’État se retire, les frais directs augmentent souvent ailleurs : fournitures, contributions informelles, transports, hébergement dans certaines zones rurales, ou recours au privé pour éviter les classes saturées. Les ménages les plus modestes absorbent alors le choc en premier. Dans les villes, la pression se traduit par la taille des classes et la qualité inégale des établissements. Dans les zones rurales, elle se voit aussi dans la distance aux écoles et l’absence d’enseignants titulaires.
Le débat dépasse donc la seule Afrique australe. Il renvoie à une question continentale : comment sortir d’un modèle où les dépenses de dette absorbent l’espace budgétaire disponible, pendant que l’éducation, pourtant décisive pour l’emploi, la productivité et la stabilité sociale, reste sous-financée ? L’Union africaine, la Commission économique pour l’Afrique et plusieurs réseaux syndicaux poussent désormais la même idée : sans réforme de la dette, la cible éducative de 6 % du PIB restera hors de portée pour beaucoup d’États.
Une séquence à surveiller dans toute la région
La suite se jouera sur plusieurs fronts. D’abord dans les budgets nationaux à venir, où les ministères des finances devront arbitrer entre créditeurs, masse salariale et investissements sociaux. Ensuite dans les discussions régionales sur le financement du développement, alors que les États cherchent des marges de manœuvre sans fragiliser davantage leurs finances publiques. Enfin dans le rapport de force entre syndicats, gouvernements et institutions financières, désormais placé sous surveillance plus étroite par les organisations africaines et internationales.
À Johannesburg, les enseignants ont rappelé une évidence souvent éclipsée par les tableaux de dette : une école ne fonctionne pas avec des promesses, mais avec des salaires, des postes, des salles et des moyens stables. Tant que ces dépenses resteront les premières sacrifiées, la dette continuera de peser non seulement sur les comptes publics, mais aussi sur l’avenir scolaire de millions d’enfants et d’adolescents de la région.