Une extension annoncée au moment où le marché ralentit

À Douala, le ciment reste un produit très concret. Il mesure l’état des chantiers, le rythme des commandes publiques et la confiance des entreprises du bâtiment. Quand les ventes ralentissent, ce n’est pas seulement un signal pour un industriel : c’est aussi un indicateur de la santé de l’économie réelle au Cameroun.

C’est dans ce contexte que Dangote Cement avance un projet d’extension de ses capacités dans le pays. Le groupe a présenté le Cameroun comme l’un des marchés intégrés à sa stratégie d’expansion africaine, avec une capacité installée locale de 1,5 million de tonnes par an à Douala. Dans son calendrier financier, le groupe a bien confirmé la publication de ses résultats semestriels 2026 le 22 juillet 2026, avant de détailler ses performances régionales quelques jours plus tard.

Au premier semestre 2026, les ventes de la filiale camerounaise ont atteint 596 800 tonnes, selon les résultats semestriels du groupe. Ce volume recule de 13,1 % sur un an. En rythme trimestriel, cela laisse ressortir environ 296 800 tonnes au deuxième trimestre, donc un niveau légèrement inférieur à celui du premier trimestre. Le démarrage de l’année avait déjà été jugé faible dans les résultats du groupe, qui signalaient un marché camerounais moins dynamique au premier trimestre.

Le groupe, de son côté, relie cette contre-performance à la lenteur de certains chantiers, au décalage des dépenses publiques et à un environnement postélectoral moins porteur. Cette lecture existe, mais elle reste celle de l’entreprise. Les données publiées ne permettent pas d’isoler précisément l’effet de la demande nationale, celui des stocks, ni l’impact d’un éventuel transfert de parts de marché vers d’autres cimentiers du pays.

Douala, le clinker importé et la question industrielle

Le Cameroun reste un marché important pour le ciment en Afrique centrale, mais la structure de son approvisionnement pèse encore lourdement sur la facture extérieure. L’Institut national de la statistique a comptabilisé 3 106 782 tonnes de clinker importées en 2025, pour une valeur de 97,317 milliards de FCFA. Par rapport à 2024, ces volumes ont augmenté de 20,5 %, et leur valeur de 14,7 %. Le clinker est le semi-produit qui sert à fabriquer le ciment après broyage.

C’est un point central pour comprendre le dossier Dangote. L’unité de Douala est présentée comme une usine de broyage, alimentée par des arrivages de clinker, notamment depuis le Nigeria. Le groupe précise que le site camerounais fonctionne avec un quai dédié pour décharger ce clinker directement à l’usine. Autrement dit, le Cameroun capte une partie de la transformation industrielle, mais pas la cuisson du calcaire, qui reste la phase la plus lourde en capital et en énergie.

Cette configuration explique aussi la logique de réseau du groupe. Dangote Cement met en avant un modèle où les fours nigérians servent de base régionale pour alimenter d’autres pays africains, sans multiplier les kilns dans chaque marché. Le groupe a d’ailleurs indiqué avoir expédié 34 navires de clinker du Nigeria vers le Ghana et le Cameroun en 2025, puis 10 autres cargaisons au premier trimestre 2026 vers ces mêmes destinations. Le Cameroun reste donc relié à une chaîne logistique industrielle plus large, pilotée depuis l’Afrique de l’Ouest.

Pour Yaoundé, l’enjeu est double. D’abord, il s’agit de savoir si la future étape sera une simple extension de broyage ou une cimenterie intégrée, c’est-à-dire avec four et carrière. Ensuite, il faut mesurer l’effet sur la dépendance aux importations de clinker. Une unité de broyage supplémentaire peut augmenter l’offre locale de ciment sans réduire la vulnérabilité aux achats extérieurs. Une unité intégrée, elle, déplacerait davantage de valeur ajoutée vers le territoire camerounais.

Ce que disent les chiffres, et ce qu’ils ne disent pas encore

Le contraste entre les ventes du premier semestre 2026 et le projet de montée en puissance est net. Si l’on annualise mécaniquement les 596 800 tonnes vendues en six mois, on obtient environ 1,194 million de tonnes sur l’année. Ce niveau reste inférieur à la capacité annoncée de 1,5 million de tonnes pour l’usine de Douala. Il est surtout très éloigné du cap de 3 millions de tonnes évoqué par le groupe pour 2028.

Le projet n’en est pas pour autant bloqué. En juin 2026, une présentation du groupe faisait déjà apparaître le Cameroun parmi les marchés visés dans la trajectoire de croissance jusqu’en 2030. Le même document place le pays dans un pipeline de projets d’extension, aux côtés d’autres marchés africains où le groupe cherche à renforcer une présence déjà installée. Mais cette feuille de route reste générale. Elle ne livre ni calendrier précis, ni coût camerounais, ni configuration technique définitive.

Le volet politique et administratif a, lui aussi, commencé à se mettre en mouvement. Le 21 juillet 2026, une délégation du groupe conduite par Devakumar Edwin a été reçue à Yaoundé par le Premier ministre Joseph Dion Ngute. Des médias camerounais et régionaux ont rapporté qu’une nouvelle cimenterie à Douala avait alors été évoquée, tout en restant au stade préliminaire. Aucune localisation finale n’a été rendue publique, et il subsiste une incertitude sur l’articulation entre les projets de Douala et de Yaoundé mentionnés à différentes dates.

Dans l’immédiat, le marché camerounais observe donc trois signaux à la fois. D’abord, un recul des ventes du cimentier nigérian. Ensuite, une dépendance encore élevée au clinker importé. Enfin, une annonce d’investissement qui confirme l’attrait du Cameroun, mais sans lever toutes les zones d’ombre techniques. Pour les consommateurs, la question reste celle du prix et de la disponibilité. Pour l’État, elle touche à la balance commerciale, à l’industrialisation locale et à l’emploi dans la capitale économique. Pour les autres producteurs, elle annonce une concurrence plus vive dans un secteur déjà stratégique.

À l’échelle de la CEMAC, ce dossier dépasse la simple performance d’une entreprise. Il dit quelque chose de la façon dont les groupes industriels africains structurent désormais leurs chaînes de valeur à l’échelle continentale, en articulant usines intégrées, plateformes de broyage et corridors logistiques transfrontaliers. Au Cameroun, la suite dépendra surtout d’un point très concret : le groupe transformera-t-il son ambition en chantier, ou restera-t-elle, pour l’instant, une capacité annoncée ?