Compter les invisibles, une question de gouvernance

Dans un pays où une partie des habitants vit loin des grands axes, loin des bureaux administratifs et parfois même loin de l’état civil, le recensement n’est pas une formalité statistique. C’est une manière de rendre visibles des populations qui restent souvent en marge des politiques publiques, qu’il s’agisse de réfugiés, de déplacés, de communautés pastorales ou de groupes vivant dans des zones enclavées. Au Cameroun, cette opération intervient alors que les autorités disent vouloir relancer une culture des données de développement après plus de deux décennies de pause statistique.

Le quatrième Recensement général de la population et de l’habitat, couplé au recensement de l’agriculture et de l’élevage, s’inscrit aussi dans une logique régionale. Le Cameroun appartient à la CEMAC, l’espace économique d’Afrique centrale où la fiabilité des données démographiques pèse sur la planification, les infrastructures, l’éducation, la santé et la répartition des budgets. Dans ce contexte, les statistiques ne servent pas seulement à compter les habitants. Elles structurent aussi les choix de l’État et la lecture des besoins entre villes, zones rurales et régions en crise.

Une opération prolongée jusqu’au 31 juillet 2026

Le dénombrement en cours a été prorogé jusqu’au 31 juillet 2026 par un arrêté signé le 29 mai par le Premier ministre, Joseph Dion Ngute. Des responsables du comité technique ont ensuite indiqué que la période de prorogation devait permettre de lever les blocages rencontrés sur le terrain et de sécuriser le budget complémentaire nécessaire à l’achèvement de l’exercice. Dans la presse locale, il a aussi été question d’une enveloppe additionnelle de six milliards de francs CFA pour relancer l’opération et d’un calendrier désormais verrouillé jusqu’au 15 juillet 2026, avant le sprint final du mois de juillet.

Le gouvernement ne cache pas que le terrain a été plus difficile que prévu. Les sessions techniques successives ont évoqué des retards de paiement, des contraintes logistiques, des problèmes de remontée des données et des corrections à apporter dans l’organisation des équipes. Pour les autorités, l’enjeu est simple : si le recensement ne couvre pas toutes les zones, les chiffres produits perdent une partie de leur utilité pour les budgets, les politiques sociales et les projections économiques.

À l’Est, le défi concret des camps, des langues et des distances

La région de l’Est concentre une part importante des difficultés, mais aussi des solutions trouvées par les équipes de terrain. À Gado-Badzéré, au nord-est de Garoua-Boulaï, les agents ont dû travailler dans un environnement marqué par la présence de réfugiés centrafricains, de communautés locales et de ménages dispersés. Le HCR estime à 412 521 le nombre de réfugiés au Cameroun à la fin juin 2026, tandis que le pays accueille aussi des déplacés internes et d’autres personnes relevant de la protection humanitaire.

Cette diversité humaine impose un recensement adapté. Dans ses documents de suivi, le HCR rappelle l’ampleur des sites et des mouvements de population, notamment dans l’Est et dans le Nord. L’agence onusienne souligne aussi que le camp ou site de Gado reste un espace de vie durable pour des familles installées depuis des années, ce qui explique l’importance d’un comptage précis, y compris pour les services de base, l’enregistrement civil et les programmes de retour volontaire vers la République centrafricaine lorsque les conditions le permettent.

Le cas de Gado montre un autre aspect souvent sous-estimé : la langue. Dans plusieurs localités de l’Est, les agents ont dû intégrer des personnes capables de communiquer en haoussa, fufuldé, maka, gbaya et dans d’autres langues de proximité. Ce point est décisif. Un recensement peut être techniquement bien conçu, mais il échoue si les ménages ne comprennent pas les questions, ou si les enquêteurs ne parviennent pas à franchir la barrière linguistique et sociale. C’est là que se joue une partie de la qualité statistique.

Ce que change un recensement bien fait

Au fond, l’enjeu dépasse le simple chiffre national. Les estimations démographiques avancent encore des fourchettes larges pour la population camerounaise, mais un recensement complet doit justement réduire cette marge d’incertitude. Sans base fiable, l’État distribue moins bien les écoles, les centres de santé, les routes secondaires, les programmes agricoles et les ressources décentralisées. Les collectivités urbaines comme les communes rurales n’ont pas les mêmes besoins, et les zones de retour ou de déplacement forcé réclament des arbitrages spécifiques.

Pour les populations concernées, le bénéfice est très concret. Un ménage recensé existe dans les bases publiques. Il devient plus facilement visible pour l’éducation, la vaccination, la protection sociale, l’aide humanitaire et, à terme, pour certains services administratifs. Dans les camps et sites hôtes, cette visibilité peut aussi aider à mieux séparer les besoins des réfugiés de ceux des communautés d’accueil, souvent soumises aux mêmes pressions sur l’eau, les terres et les services.

La portée continentale est claire. L’Afrique centrale manque encore trop souvent de données à jour, comparables et suffisamment fines pour piloter ses politiques publiques. Quand le Cameroun avance sur ce terrain, il envoie un signal à toute la sous-région CEMAC : la statistique n’est pas un luxe technique, mais un instrument de souveraineté administrative. Le test va se poursuivre au-delà du 31 juillet 2026, avec la question désormais centrale de la publication des premiers résultats, de leur crédibilité et de leur usage réel dans la planification nationale.