Un vieux contentieux qui pèse bien au-delà de trois îlots
Sur la façade atlantique de l’Afrique centrale, les frontières ne sont pas seulement une affaire de cartes. Elles touchent la sécurité maritime, les ressources du Golfe de Guinée et la confiance entre voisins. L’accord paraphé à Addis-Abeba entre le Gabon et la Guinée équatoriale autour de Mbanié s’inscrit dans cette logique : il ne règle pas seulement un différend ancien, il teste aussi la capacité des États africains à appliquer une décision judiciaire internationale sans laisser la tension politique reprendre le dessus.
Le dossier est ancien. Il oppose Libreville et Malabo depuis les années 1970, dans un espace stratégique où la délimitation terrestre et maritime compte autant que la souveraineté sur les îlots de Mbanié, Conga et Cocoteros. La Cour internationale de Justice a rendu son arrêt le 19 mai 2025, après une procédure engagée par les deux États eux-mêmes. L’Union africaine a ensuite désigné un envoyé spécial pour accompagner la mise en œuvre de cette décision, signe que l’affaire est devenue un sujet régional autant que bilatéral.
Ce qui a été signé à Addis-Abeba
Mardi 28 juillet 2026, en marge de la 49e session ordinaire du Conseil exécutif de l’Union africaine à Addis-Abeba, le Gabon et la Guinée équatoriale ont signé un accord d’engagement conjoint sur la mise en œuvre de l’arrêt de la CIJ du 19 mai 2025. Côté équato-guinéen, le texte a été signé par le ministre des affaires étrangères, Simeón Oyono Esono Angüe. Côté gabonais, il a été signé par Dieudonné Aba’a Owono, président de la Cour constitutionnelle. L’Union africaine a salué cette étape comme un progrès important dans le règlement pacifique du différend.
Cette séquence n’est pas sortie de nulle part. Le 14 février 2026, les présidents Teodoro Obiang Nguema Mbasogo et Brice Clotaire Oligui Nguema s’étaient déjà rencontrés à Addis-Abeba, toujours sous l’égide de l’Union africaine, pour réaffirmer leur volonté de travailler avec l’organisation panafricaine. L’UA a ensuite nommé Albert Shingiro, ancien chef de la diplomatie du Burundi, comme envoyé spécial. Le 9 juillet 2026, la présidence gabonaise l’a encore reçu à Libreville dans le cadre du suivi du différend frontalier.
Du côté de Malabo, le pouvoir a également affiché une ligne de coopération. En juillet 2026, la présidence équato-guinéenne a indiqué que l’UA poursuivait ses efforts pour rendre effective la sentence de la CIJ sur la souveraineté des îlots de Mbanié, Conga et Cocoteros. Le 6 juillet 2026, le président Obiang Nguema Mbasogo a même reçu l’envoyé spécial de l’Union africaine à Mongomo. Les signaux politiques convergent donc vers une gestion concertée, même si la traduction concrète du texte reste à suivre.
Pourquoi ce pas compte pour Libreville, Malabo et la région
Pour le Gabon, l’enjeu dépasse la seule carte maritime. Le pays sort d’une transition politique et cherche à renforcer sa crédibilité diplomatique, économique et institutionnelle. Son pouvoir insiste depuis plusieurs mois sur la paix, la stabilité et l’intégration régionale. Un règlement apaisé avec la Guinée équatoriale peut réduire un foyer de friction au nord du Golfe de Guinée, une zone sensible pour les échanges, la surveillance maritime et les activités énergétiques.
Pour la Guinée équatoriale, l’arrêt de la CIJ a confirmé sa souveraineté sur les îlots litigieux, selon les documents officiels de l’UA et les communiqués de Malabo. Mais gagner devant la Cour ne suffit pas à stabiliser durablement un dossier frontalier. Il faut ensuite sécuriser le terrain, fixer les modalités techniques et éviter qu’un vide de mise en œuvre ne rouvre la dispute à la première tension politique. L’accord signé à Addis-Abeba donne justement un cadre de travail à cette phase délicate.
La portée est aussi économique. Les îlots eux-mêmes sont peu peuplés, mais la zone touche à des espaces maritimes et à des ressources potentielles dans le Golfe de Guinée. Dans une région où la pêche, les hydrocarbures, la surveillance des côtes et les passages maritimes conditionnent une partie des revenus publics, la clarification des frontières peut rassurer les investisseurs et les administrations techniques. C’est aussi un enjeu pour les populations de part et d’autre de la frontière, qui vivent davantage les effets d’un différend par les retards administratifs, les contrôles et l’incertitude que par les discours diplomatiques.
Un test pour la méthode africaine de règlement des différends
Le dossier Mbanié a une valeur symbolique pour toute l’Afrique centrale. Il montre qu’un contentieux hérité de la période coloniale peut être porté devant une juridiction internationale, puis accompagné politiquement par l’Union africaine, sans basculer dans l’escalade. Ce n’est pas anodin dans une sous-région où la CEEAC, la CEMAC et l’UA cherchent à consolider des mécanismes de coopération plus crédibles. Ici, le recours au droit et à la médiation africaine se complète plutôt qu’il ne s’oppose.
Le précédent compte aussi pour d’autres litiges frontaliers du continent. Dans plusieurs zones du Golfe de Guinée, au Sahel ou dans la corne de l’Afrique, les différends territoriaux deviennent rapidement des dossiers de souveraineté, de ressources et de sécurité. La séquence ouverte entre Libreville et Malabo envoie donc un message clair : la décision de justice n’est qu’une étape, mais elle peut devenir un socle politique si les parties acceptent de la traduire en mécanismes pratiques. C’est cette phase, plus technique et moins visible, qui dira si l’accord signé à Addis-Abeba marque bien une sortie de contentieux ou seulement une pause durable.