Un archipel à l’héritage urbain longtemps discret

Aux Comores, le patrimoine n’est pas seulement une mémoire figée dans la pierre. Il structure aussi des villes habitées, des usages quotidiens et une identité urbaine qui relie les îles au monde de l’océan Indien. L’inscription des médinas historiques sur la Liste du patrimoine mondial place enfin cet héritage au centre du récit national, à Moroni comme à Anjouan.

Cette reconnaissance intervient dans un pays qui n’avait encore aucun site au patrimoine mondial de l’UNESCO. Elle ouvre une nouvelle étape pour l’Union des Comores, État insulaire de l’Afrique de l’Est, membre de l’UNESCO depuis 1977. Dans la région, où les mobilités, le commerce maritime et les circulations religieuses ont façonné les villes côtières, ce classement donne une visibilité nouvelle à un patrimoine souvent peu raconté hors des cercles locaux.

Six villes, une seule lecture historique

Le bien inscrit par le Comité du patrimoine mondial réunit six médinas : Moroni, Ntsudjini, Itsandra, Ikoni, Mutsamudu et Domoni. L’UNESCO précise qu’il s’agit d’un bien en série, composé des parties les mieux préservées de six villes historiques situées sur les îles Ngazidja et Ndzuwani. Ces villes se sont développées à partir de noyaux urbains apparus au moins au XIe siècle, avant d’évoluer en cités-États aux XIVe et XVe siècles.

L’inscription a été actée lors de la 48e session du Comité du patrimoine mondial, tenue à Busan, en République de Corée, du 6 au 16 juillet 2026. L’UNESCO a ensuite annoncé, le 28 juillet 2026, que trois nouveaux pays entraient pour la première fois sur la Liste du patrimoine mondial, dont les Comores. Le texte officiel insiste sur la portée africaine de cette décision et sur la volonté de rendre la Liste plus représentative.

Le dossier comorien avait été examiné après une mission technique sur le terrain. Début juillet, des experts mandatés par l’UNESCO ont évalué notamment Mutsamudu et Domoni afin d’éclairer le dossier avant l’examen final. Des responsables locaux ont alors souligné l’enjeu de la conservation du bâti en pierre de corail, de la documentation scientifique et des plans de gestion.

Ce que ce classement change, concrètement

Sur le papier, l’inscription consacre la valeur universelle exceptionnelle d’un ensemble urbain. Dans la réalité, elle crée d’abord des obligations. L’UNESCO a retenu les critères (iii) et (iv), qui renvoient à la portée culturelle du bien et à l’intérêt de son architecture et de son organisation urbaine. Le site couvre 30,47 hectares, avec une zone tampon de 131,68 hectares. Ce périmètre impose un travail de protection, de restauration et de suivi dans la durée.

Pour les autorités comoriennes, l’enjeu dépasse la cérémonie. Il faudra concilier patrimoine vivant et ville habitée, car les médinas ne sont pas des décors muséifiés. Elles restent des espaces de circulation, de commerce, de sociabilité et de mémoire. Cela implique des règles d’urbanisme, des moyens techniques, des artisans formés aux matériaux traditionnels et une coordination entre l’État, les communes, les gardiens du patrimoine et les habitants. Sans cela, le classement risque de rester symbolique.

Le bénéfice potentiel est aussi économique. Une inscription au patrimoine mondial peut renforcer l’attractivité touristique, soutenir l’artisanat, et attirer des financements pour la conservation. Mais cet effet dépend d’un équilibre délicat : si la pression foncière, la spéculation ou les aménagements mal maîtrisés prennent le dessus, la protection du site peut s’affaiblir. À l’inverse, une gestion partagée peut aider les villes historiques à générer des revenus sans perdre leur cohérence sociale et architecturale.

Une portée qui dépasse Moroni

Pour l’Afrique, cette inscription compte à double titre. D’abord parce qu’elle ajoute un nouveau pays à la carte du patrimoine mondial. Ensuite parce qu’elle rappelle qu’un archipel de petite taille peut porter un héritage urbain majeur, inscrit dans les routes de l’océan Indien, au même titre que d’autres grandes façades historiques du continent. L’UNESCO a d’ailleurs présenté cette vague d’inscriptions comme une avancée pour l’Afrique et pour les petits États insulaires en développement.

Cette décision résonne aussi dans la région de l’océan Indien, où les îles comoriennes partagent avec leurs voisines des enjeux communs : préservation des centres anciens, adaptation au changement climatique, pression démographique sur les littoraux et besoin d’emplois liés à la culture. Les médinas de Ngazidja et de Ndzuwani rappellent que le patrimoine n’est pas seulement un héritage à protéger. C’est aussi un levier de projection, de savoir-faire et de souveraineté culturelle.

Il faut désormais surveiller la mise en œuvre locale : plans de gestion, financement de la restauration, encadrement des travaux, et articulation entre les communes concernées et les services nationaux. C’est là que se jouera la solidité de cette première inscription comorienne, bien au-delà de l’annonce de Busan.