Un visage connu du nord du Ghana, une histoire qui dépasse la seule mesure du corps
À Gambaga, dans la région de North East, beaucoup de familles ont perdu bien plus qu’un voisin célèbre. Elles ont perdu un repère. Sulemana Abdul Samed, connu sous le surnom d’Awuche, est mort le lundi 27 juillet 2026 à l’hôpital universitaire de Tamale, après une aggravation de son état de santé. Il avait 33 ans. Dans cette partie du Ghana, sa silhouette était devenue familière, mais aussi le symbole d’un combat long, discret et coûteux contre une maladie rare.
Le Tamale Teaching Hospital, où il a été soigné, est un hôpital de référence pour le nord du pays. Selon le ministère ghanéen de la Santé, il dessert les trois régions du nord et figure parmi les principaux centres hospitaliers du Ghana. Le cas d’Awuche rappelle une réalité souvent peu visible : dans un pays où les grandes villes concentrent une partie de l’offre médicale, les patients des zones septentrionales doivent encore parcourir de longues distances pour accéder à des soins spécialisés.
De Gambaga à Tamale, puis à la notoriété nationale
Le parcours d’Awuche avait déjà retenu l’attention du public ghanéen plusieurs années avant sa mort. En 2023, il était présenté comme l’homme le plus grand du Ghana, avec une taille alors mesurée à 2,89 mètres par un hôpital local du nord, même si cette estimation restait prudente faute d’outils adaptés. Le même portrait le décrivait comme un habitant de Gambaga, reconnu dans sa communauté bien au-delà du simple effet de curiosité.
Son surnom, Awuche, signifie « Allons-y » en haoussa. Cette appellation, simple et populaire, disait aussi quelque chose de sa manière d’occuper l’espace public. L’homme avait commencé à grandir de façon anormale à partir de l’âge adulte. En 2023, il expliquait avoir remarqué les premiers signes alors qu’il travaillait à Accra, la capitale du Ghana, dans une boucherie, en cherchant à se former à la conduite. Plus tard, il racontait qu’il ne pouvait plus marcher sur de courtes distances et que sa vie sociale s’en trouvait réduite.
Les sources médicales et les proches ne parlaient pas exactement de la même manière de sa pathologie, mais elles convergeaient sur un point : Awuche vivait avec une maladie liée à une production hormonale anormale et à des complications osseuses et tissulaires. En 2023, il avait été décrit comme atteint d’acromégalie, un trouble lié à un excès d’hormone de croissance. En 2026, les comptes rendus sur sa prise en charge évoquaient plutôt les complications d’un gigantisme, terme fréquemment utilisé dans le débat public pour désigner une croissance excessive liée à des dérèglements endocriniens survenant tôt dans la vie.
Une maladie rare, des soins coûteux, une solidarité tardive
Avant son décès, Awuche avait été transféré vers le Tamale Teaching Hospital après une dégradation de son état, puis après une infection sévère à la jambe gauche. Selon les informations disponibles, les médecins avaient envisagé une amputation parce que les tissus étaient très endommagés. L’hôpital avait reçu le patient pour une prise en charge spécialisée, après un passage par le Baptist Medical Centre de Nalerigu.
Son dossier avait aussi suscité un élan de solidarité. Début juillet 2026, Ibrahim Mahama, homme d’affaires ghanéen et frère du président John Mahama, avait annoncé par l’intermédiaire de son entourage qu’il prendrait en charge l’ensemble des frais médicaux. Des démarches avaient alors été engagées pour transférer le patient vers Tamale le 8 juillet 2026. Cette aide tardive avait redonné de l’espoir à la famille, sans pour autant effacer les difficultés accumulées pendant des années.
Le cas pose une question plus large que la seule compassion. Au Ghana, comme ailleurs en Afrique de l’Ouest, les maladies rares pèsent souvent doublement : d’abord sur le plan médical, parce que le diagnostic arrive tard ; ensuite sur le plan financier, parce que les traitements spécialisés coûtent cher et que l’assurance ou l’aide publique ne couvrent pas toujours le besoin réel. Dans les faits, ce sont souvent la famille, les réseaux communautaires et quelques mécènes qui prennent le relais. Cela crée une prise en charge inégale, très dépendante du lieu de vie et des ressources disponibles.
Ce que la mort d’Awuche dit du Ghana d’aujourd’hui
La mort d’Awuche a aussi révélé la force du lien social dans le nord du pays. Sa famille a expliqué qu’il avait été décidé de l’enterrer à Tamale plutôt qu’à Gambaga, car le village risquait d’être submergé par les personnes en deuil. Ce choix dit beaucoup de sa place dans les imaginaires locaux : il n’était pas seulement un cas médical, mais une figure connue, racontée, identifiée à une communauté entière.
Dans une Afrique de l’Ouest où les capitales concentrent souvent la visibilité médiatique et les services, l’histoire d’Awuche rappelle que les périphéries fabriquent aussi leurs propres figures nationales. Gambaga, petite localité de North East, est entrée dans les conversations grâce à lui. Tamale, grande ville du nord, a été le lieu du dernier combat. Accra, où sa croissance avait commencé à devenir visible lorsqu’il y travaillait, a marqué le début de sa rupture avec une vie ordinaire. Ces trois lieux dessinent une trajectoire ghanéenne très concrète : migration interne, concentration urbaine des opportunités, et retour forcé au pays natal quand la santé vacille.
À l’échelle régionale, le sujet résonne au-delà du Ghana. La CEDEAO, qui regroupe les pays d’Afrique de l’Ouest, met souvent en avant la libre circulation et l’intégration économique. Mais l’accès aux soins spécialisés, lui, reste inégal d’un État à l’autre, et parfois d’une région à l’autre au sein d’un même pays. Le parcours d’Awuche montre qu’une intégration réussie ne se mesure pas seulement en routes ou en commerce. Elle se mesure aussi à la capacité de la région à soigner, diagnostiquer et accompagner les patients les plus vulnérables sans les laisser attendre la dernière minute.
Son histoire ne se réduit donc ni à une curiosité, ni à une tragédie isolée. Elle raconte un Ghana ghanéen, avec ses attaches locales, ses solidarités, ses inégalités de soins et sa capacité à faire exister, depuis Gambaga jusqu’à Accra, des destins qui marquent durablement la mémoire collective.