Un dossier migratoire qui dépasse la seule question des visas

À Alger, la dispute sur les visas n’est pas seulement une querelle diplomatique. Elle touche des familles, des étudiants, des hommes d’affaires et des voyageurs ordinaires qui se retrouvent souvent pris dans les à-coups d’une relation franco-algérienne déjà fragile. Dans ce type de dossier, le mot « quota » devient vite un symbole politique. Il finit par masquer l’essentiel : qui décide, selon quels critères, et avec quelles conséquences concrètes pour les Algériens comme pour les Français établis de part et d’autre de la Méditerranée.

Le contexte est lourd. La relation bilatérale entre Alger et Paris reste marquée par les mémoires de la colonisation, mais aussi par des liens humains intenses : 32 812 Français vivaient en Algérie en 2021, tandis que 623 145 Algériens détenaient un permis de séjour en France en 2020, hors binationaux. Sur le plan migratoire, le régime franco-algérien reste spécifique, avec des règles particulières pour l’entrée, le séjour et certains titres de séjour.

Ce qu’a dit Alger, et ce qu’a rectifié Paris

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune a affirmé, dans une interview diffusée le lundi 27 juillet, n’avoir « jamais » demandé à la France un quota de visas, ni un nombre de visas, ni même parlé de visas dans ce sens. Sa mise au point intervient après une polémique née des propos de l’ambassadeur de France en Algérie, Stéphane Romatet, qui avait évoqué une hausse des visas pour revenir probablement au niveau d’avant-crise, autour de 250 000 par an.

La séquence a ensuite été reprise au sommet de l’État français. Emmanuel Macron a dit vouloir corriger les propos attribués à son ambassadeur. Selon l’Élysée, il n’existe « aucun objectif chiffré » en matière de visas pour les Algériens, et la France cherche une relation « apaisée » et « constructive » avec Alger. Ce point est important : il montre que la polémique n’est pas née d’une annonce officielle sur un quota, mais d’une interprétation publique des propos diplomatiques autour du niveau des délivrances.

Les chiffres, eux, donnent une idée de l’ampleur du sujet. En 2024, la France a enregistré 3 486 275 demandes de visas, 578 687 refus et 2 858 083 délivrances. Les ressortissants algériens ont reçu 250 095 visas, soit une hausse de 19,3 % sur un an, ce qui place l’Algérie au troisième rang des nationalités bénéficiaires, derrière la Chine et le Maroc. Le Sénat français confirme cette progression et rappelle que les trois pays du Maghreb figurent parmi les principales nationalités concernées.

Une relation où la mémoire pèse autant que les chiffres

Cette polémique sur les visas ne peut pas être lue isolément. Elle s’inscrit dans une tension plus large entre Alger et Paris, ravivée au cours des derniers mois par le contentieux mémoriel et par le dossier du Sahara occidental. À l’été 2024, la France a soutenu un plan d’autonomie sous souveraineté marocaine pour ce territoire disputé, une position rejetée par l’Algérie, qui soutient le Front Polisario. Alger avait alors rappelé son ambassadeur en France.

La mémoire coloniale reste, elle aussi, un marqueur politique central. En mars puis en avril 2026, le Parlement algérien a adopté un texte criminalisant la colonisation française en Algérie, après des débats ayant notamment porté sur les excuses et les réparations. L’Élysée, de son côté, avait déjà envoyé en mai 2026 la ministre déléguée Alice Rufo à Sétif, pour commémorer les événements du 8 mai 1945, dans une démarche présentée comme une reconnaissance plus lucide de l’histoire commune.

Dans ce contexte, les visas deviennent un instrument diplomatique autant qu’un sujet administratif. Côté algérien, le discours présidentiel cherche à éviter l’idée d’une dépendance ou d’une demande de faveur. Le message est clair : Alger veut être traitée en partenaire, pas en demandeur. Côté français, l’exécutif tente de calmer une querelle devenue explosive dans le débat intérieur, où la droite et l’extrême droite utilisent souvent les visas comme un marqueur de fermeté.

Ce que cela change pour les Algériens, et pour la région

Pour les Algériens, l’enjeu est très concret. Les visas ne concernent pas seulement le tourisme. Ils touchent les visites familiales, les soins, les missions professionnelles, les études et les affaires. L’ambassadeur de France en Algérie a lui-même reconnu que les difficultés de rendez-vous et la baisse des moyens consulaires avaient affecté la population algérienne. Lorsque les procédures se tendent, ce sont d’abord les ménages, les petites entreprises et les mobilités quotidiennes qui en paient le prix.

Pour la France, l’Algérie reste un partenaire de première importance. La France compte toujours une forte communauté algérienne sur son sol, et l’accord bilatéral encadre des droits spécifiques qui ne sont pas ceux du droit commun. Les visas deviennent alors un levier de gestion migratoire, mais aussi un test de crédibilité diplomatique. Si Paris durcit le ton pour répondre à sa scène politique interne, il prend le risque de fragiliser un canal de coopération déjà utile sur les questions consulaires, sécuritaires et économiques.

À l’échelle africaine, l’affaire rappelle une réalité plus large : les mobilités entre l’Afrique et l’Europe restent souvent traitées comme des objets de tension, alors qu’elles relèvent d’abord de la circulation humaine, des études, du commerce et des liens familiaux. L’Algérie, puissance d’Afrique du Nord et acteur de la région méditerranéenne, suit aussi cette question à l’aune de sa relation avec l’Union africaine et de ses positions sur la souveraineté, la mémoire et la circulation des personnes. Une polémique sur les visas entre Alger et Paris déborde donc vite le cadre bilatéral. Elle dit quelque chose des rapports de force entre Afrique du Nord et Europe, et de la manière dont les États entendent défendre leur dignité dans la négociation.

La suite dépendra de la capacité des deux capitales à séparer le fond des postures. Les prochains signaux se joueront dans la reprise du dialogue consulaire, dans les déclarations sur les visas et dans la manière dont chaque camp gérera sa propre opinion publique. Entre Alger et Paris, le dossier n’est pas clos. Il reste suspendu à une équation simple et difficile : normaliser sans humilier, coopérer sans renoncer, et reconstruire une relation utile aux deux peuples.