Quand une seule mine change le visage d’un secteur
À Bamako, le débat sur l’or ne se résume plus à la hausse des cours. Il porte aussi sur la capacité du Mali à transformer ses gisements en recettes stables, en emplois durables et en marge de manœuvre budgétaire. Dans un pays où l’or pèse très lourd dans les exportations, chaque arrêt, chaque reprise et chaque renégociation de contrat compte bien au-delà des sites miniers.
Cette année encore, le secteur aurifère malien a été bousculé par la longue paralysie de Loulo-Gounkoto, le grand complexe de Barrick Mining suspendu depuis janvier 2025 dans un bras de fer avec l’État sur le nouveau code minier adopté en 2023. Ce texte vise à augmenter la part des revenus captés par l’État malien, notamment par une fiscalité plus lourde et une participation publique accrue.
Dans ce paysage, Fekola a pris une place particulière. La mine de B2Gold a produit 530 769 onces d’or en 2025, selon les résultats annuels publiés par le groupe. Elle est devenue, à l’échelle industrielle, le principal moteur aurifère du Mali sur l’année écoulée.
Fekola, un actif malien au cœur d’un groupe coté en Bourse
Le site ne fonctionne pas en vase clos. Fekola appartient à 80 % à B2Gold et à 20 % à l’État malien. La structure Fekola Regional, en revanche, doit être détenue à 65 % par B2Gold et à 35 % par l’État, dans le cadre des arrangements liés au code minier de 2023 et aux accords de 2024-2025.
Ce point est important. Les investisseurs du groupe ne possèdent pas directement la mine. Ils détiennent des actions de B2Gold, société cotée à Toronto et sur le NYSE American. Leur exposition au Mali passe donc par le capital du groupe, pas par un droit direct sur les dividendes de Fekola. C’est une différence de fond, souvent perdue dans le débat public.
Le groupe a aussi confirmé un changement concret sur le terrain : l’exploitation souterraine de Fekola a commencé après l’approbation reçue de l’État malien, tandis que Fekola Regional, situé à environ 20 kilomètres de la mine principale, doit encore entrer en production après l’obtention du permis d’exploitation.
Ce que disent les chiffres pour 2026
Pour 2026, B2Gold anticipe une production de 410 000 à 460 000 onces pour l’ensemble du complexe Fekola, avec une contribution attendue de Fekola Regional comprise entre 60 000 et 80 000 onces si le permis est délivré à temps. Le groupe prévoit aussi un redémarrage plus large des activités régionales au second semestre 2026, avec une montée en puissance sur plusieurs années.
La même source indique que la production de Fekola Regional pourrait atteindre environ 180 000 onces par an en moyenne sur ses cinq premières années de pleine exploitation, avec une durée de vie qui irait bien au-delà de la décennie en cours. Pour le Mali, l’enjeu n’est donc pas seulement la production de 2026. Il s’agit aussi de sécuriser une nouvelle base de recettes à moyen terme.
Le contraste avec l’année 2025 est net. Alors que Fekola a progressé, Loulo-Gounkoto a reculé dans un climat de tension réglementaire. Reuters a rapporté que la production d’or industrielle du Mali a chuté de 22,9 % en 2025, précisément à cause de l’arrêt prolongé de Barrick et du durcissement des règles minières.
Un enjeu de souveraineté, mais aussi de confiance
Le dossier Fekola illustre une ligne de fracture plus large. D’un côté, l’État malien veut accroître la valeur captée localement. De l’autre, les groupes miniers rappellent qu’un projet aurifère dépend d’une visibilité juridique, fiscale et administrative durable. Entre les deux, les collectivités locales attendent surtout des routes, des sous-traitances, des salaires et des retombées concrètes.
Dans le cas de Fekola, la participation de l’État n’est pas symbolique. Elle fait partie de la gouvernance du site et du partage des revenus. Mais elle ne garantit pas, à elle seule, une capture optimale de la richesse. Tout dépend aussi des coûts, des exonérations, du rythme de production, du calendrier d’exportation et du niveau des taxes réellement perçues. B2Gold a d’ailleurs indiqué avoir reçu environ 65 millions de dollars de remboursements de TVA de la part du gouvernement malien en 2025, via compensation avec des acomptes d’impôt sur les sociétés.
Pour les salariés, les sous-traitants et les fournisseurs, la stabilité du complexe compte autant que la taille du gisement. Fekola soutient une chaîne d’activités qui dépasse largement le périmètre de la mine. Pour l’État, en revanche, l’équation est plus serrée : il faut arbitrer entre attractivité minière, recettes publiques et affirmation d’un contrôle plus ferme sur les ressources.
Ce que Fekola dit du Mali, et du reste de l’Afrique de l’Ouest
Le cas malien résonne au-delà de ses frontières. Dans l’espace CEDEAO, plusieurs États cherchent à reprendre la main sur l’exploitation des matières premières, avec des approches parfois différentes mais un objectif commun : capter davantage de valeur sur place. Le Mali pousse cette logique plus loin, dans un contexte de transition militaire et de redéfinition de ses rapports avec les grands groupes internationaux.
Cette stratégie peut produire des gains rapides si les recettes augmentent sans casser l’investissement. Mais elle peut aussi freiner les projets si la visibilité réglementaire se dégrade. L’exemple de Loulo-Gounkoto montre ce risque. Celui de Fekola montre l’autre versant : quand un opérateur obtient un cadre négocié et peut avancer, la production repart et l’État conserve une place centrale dans la gouvernance.
Le prochain jalon à surveiller est donc clair : la délivrance du permis d’exploitation de Fekola Regional et la montée en régime du complexe au second semestre 2026. C’est là que se jouera une part du redressement aurifère malien, mais aussi la crédibilité du nouveau partage des richesses minières voulu par Bamako.