Une monnaie commune, mais des économies encore inégales
Dans l’Afrique de l’Est, la question n’est plus seulement de savoir si une monnaie unique est possible. Elle est devenue plus concrète : comment rapprocher des économies qui n’avancent pas au même rythme, sans fragiliser les pays les plus exposés aux chocs de taux, d’inflation et de dette ? La réponse passe moins par un slogan que par des règles communes, des systèmes de paiement compatibles et des finances publiques plus proches les unes des autres.
La Communauté d’Afrique de l’Est, l’EAC, regroupe aujourd’hui huit États partenaires : le Burundi, la République démocratique du Congo, le Kenya, le Rwanda, la Somalie, le Soudan du Sud, l’Ouganda et la Tanzanie. Son architecture repose sur quatre piliers d’intégration : union douanière, marché commun, union monétaire et, à terme, fédération politique. Dans cette trajectoire, la monnaie unique n’est pas un projet isolé. Elle dépend d’un ensemble plus large de réformes institutionnelles, budgétaires et financières.
À Kampala, les banques centrales ont remis la feuille de route sur la table
Le 27 juillet 2026, le Comité des affaires monétaires de l’EAC s’est réuni à Kampala, en Ouganda, pour réaffirmer son engagement en faveur d’une monnaie unique régionale d’ici 2031. Le comité a demandé une accélération de la mise en œuvre de la feuille de route de l’Union monétaire est-africaine, un renforcement des mécanismes d’évaluation par les pairs et une poursuite des programmes de convergence macroéconomique.
Les gouverneurs ont aussi mis l’accent sur le système de paiements transfrontaliers, présenté comme un chantier central. L’objectif est simple à formuler, mais exigeant à exécuter : réduire les coûts de transaction, améliorer l’interopérabilité entre systèmes nationaux et faciliter les échanges à l’intérieur du bloc. Dans une région où les entreprises paient encore cher pour transférer des fonds d’un pays à l’autre, ce point pèse autant que le débat sur la future monnaie elle-même.
Le message politique est venu de Michael Atingi-Ego, gouverneur de la Banque d’Ouganda et président du Comité. Il a appelé à accélérer l’exécution de la feuille de route, à consolider les plans d’action nationaux et à maintenir le cap vers une monnaie unique est-africaine en 2031. À ses côtés, la secrétaire générale adjointe de l’EAC chargée des douanes, du commerce et des affaires monétaires, Annette Ssemuwemba, a insisté sur le rôle des réformes dans le renforcement des institutions régionales et des opportunités pour les populations.
Un calendrier repoussé, mais pas abandonné
Le protocole portant création de l’Union monétaire est-africaine a été signé le 30 novembre 2013 à Kampala. Il fixait à l’origine un horizon de dix ans pour l’adoption progressive d’une monnaie commune. Le glissement vers 2031 ne signifie pas l’abandon du projet. Il traduit plutôt le constat, partagé par les États partenaires, que les critères de convergence n’étaient pas suffisamment harmonisés pour tenir l’échéance initiale.
Ce délai supplémentaire s’explique aussi par la composition très contrastée de la zone. L’EAC réunit des économies de tailles différentes, des cadres monétaires distincts et des niveaux de discipline budgétaire inégaux. Plusieurs États ont avancé sur les programmes de convergence à moyen terme, mais pas tous au même rythme. La feuille de route révisée, visible dans la stratégie de développement 2026/2027-2030/2031, doit donc servir d’outil de rattrapage autant que de calendrier.
Le poids institutionnel de ce chantier est confirmé par le budget 2026/2027 de l’EAC. Le 24 juin 2026, l’organisation a présenté à l’Assemblée législative de l’Afrique de l’Est des estimations budgétaires de 110 863 576 dollars américains. Ce budget marque le lancement de la 7e stratégie de développement de l’EAC et prévoit 4,1 millions de dollars pour la mise en œuvre de la feuille de route monétaire.
Ce que disent les chiffres, et ce qu’ils cachent
Le Comité des affaires monétaires avance des perspectives relativement solides pour la sous-région. Il table sur une croissance de 5,2 % en 2026, contre une moyenne de 4,3 % en Afrique subsaharienne, et sur une inflation moyenne retombée à 6,7 % durant l’exercice 2025/2026, après 9,6 % un an plus tôt. Ces chiffres restent toutefois des moyennes régionales. Ils masquent des écarts importants entre pays, et surtout entre ceux qui peuvent absorber les chocs externes et ceux qui disposent de marges de manœuvre plus limitées.
Pour les gouvernements, la convergence monétaire impose une discipline budgétaire plus stricte, une meilleure maîtrise de la dette et une plus grande cohérence des politiques de change. Pour les entreprises, elle promet des paiements plus fluides et des coûts plus faibles. Pour les ménages, l’enjeu est plus direct encore : moins d’incertitude sur les prix, des transferts transfrontaliers plus simples, et potentiellement un commerce régional plus accessible. Mais cela ne se décrète pas. Cela se construit avec des systèmes bancaires plus connectés, des statistiques crédibles et des règles acceptées par tous.
La progression à des vitesses différentes reste le principal obstacle. Quand certains États partenaires avancent plus vite sur l’inflation, les déficits ou les réserves de change, d’autres restent plus vulnérables aux chocs mondiaux, aux tensions géopolitiques, à la hausse des coûts logistiques et aux pressions sur le financement public. Dans ce contexte, l’évaluation par les pairs n’est pas un exercice de communication. C’est un moyen de maintenir la pression et de rendre les retards visibles.
Un test de crédibilité pour l’intégration est-africaine
La stratégie 2026/2027-2030/2031 donne à la question monétaire une place centrale, mais elle la relie aussi à d’autres priorités : commerce intra-régional, industrialisation, infrastructures, sécurité et gouvernance. Autrement dit, la monnaie unique ne sera crédible que si les autres briques de l’intégration avancent elles aussi. Dans l’EAC, le débat dépasse donc la seule technique monétaire. Il touche à la capacité du bloc à produire des règles communes utiles aux États comme aux citoyens.
Cette séquence intéresse aussi le reste du continent. L’EAC fait partie des communautés économiques régionales suivies de près par l’Union africaine, car elles servent souvent de laboratoires à l’intégration continentale. Si l’interopérabilité des paiements progresse, si la convergence budgétaire se renforce et si l’échéance de 2031 tient, la sous-région pourra offrir un cas d’école à d’autres ensembles africains qui cherchent eux aussi à réduire la fragmentation monétaire et financière.
Mais le rendez-vous reste exigeant. Les prochaines étapes à surveiller seront la mise en œuvre du masterplan régional de paiements, l’exécution de la nouvelle stratégie de développement et la capacité des États partenaires à transformer les engagements de Kampala en règles mesurables. C’est à ce niveau que se jouera, dans les années qui viennent, la différence entre une ambition d’intégration et une union monétaire réellement prête à naître.