La chaleur a frappé, puis la panne a pris le relais
En Tunisie, la canicule n’a pas seulement vidé les rues aux heures les plus chaudes. Elle a surtout révélé, en quelques jours, combien une urgence climatique peut devenir une crise de services essentiels. Quand l’électricité vacille, c’est aussi l’eau, les soins à domicile, les commerces de quartier et les petites productions qui se retrouvent sous tension.
La question n’est donc pas seulement météorologique. Elle touche à la capacité du pays à absorber un pic de demande sans fragiliser son réseau. En juillet 2026, l’Institut national de météorologie a placé de nombreux gouvernorats en vigilance élevée, avec des températures très au-dessus des normales saisonnières et un risque accru pour les personnes âgées, malades ou isolées.
Dans ce contexte, la Société tunisienne de l’électricité et du gaz a reconnu le recours à des coupures tournantes pour préserver la sécurité du système, après une hausse brutale de la consommation liée à l’usage massif de la climatisation. La société a aussi évoqué une pointe de demande inédite, tandis que les autorités sanitaires rappelaient les risques de coup de chaleur.
Une vulnérabilité ancienne, rendue plus visible par l’été
La Tunisie n’entre pas dans cette crise les mains vides. Le pays a engagé depuis plusieurs années une transition énergétique, avec des projets solaires, des appels d’offres et des chantiers soutenus par des partenaires africains et internationaux. L’Agence de développement africaine a par exemple salué la mise en service du projet solaire de Kairouan en décembre 2025, présenté comme une étape pour la sécurité énergétique tunisienne. Le ministère tunisien de l’Énergie publie aussi régulièrement ses conjonctures sectorielles et sa stratégie énergétique.
Mais la dépendance reste forte. Les données de la Banque mondiale et de l’Agence internationale de l’énergie rappellent que les importations et les échanges d’électricité demeurent un enjeu de sécurité énergétique, même si ces échanges restent techniquement limités et ne remplacent pas un réseau robuste à l’intérieur du pays. Autrement dit, une pointe de consommation mal absorbée se transforme vite en arbitrage de crise.
C’est là que la crise devient sociale. Les médecins jeunes ont alerté sur des morts attribuées à la chaleur et aux coupures répétées, tandis que d’autres organisations professionnelles ont demandé la continuité de l’eau et de l’électricité dans les établissements de santé. Le bilan avancé par l’Organisation tunisienne des jeunes médecins reste, à ce stade, un bilan signalé et non confirmé officiellement : entre 150 et 200 morts, selon ses déclarations reprises par plusieurs médias.
Ce que cette crise dit de la Tunisie et de la région
Pour les ménages, l’impact est immédiat. Dans une maison, une coupure peut interrompre un climatiseur, puis un réfrigérateur, puis une pompe à eau. Pour les commerçants, elle casse une journée de vente. Pour les artisans et les petits ateliers, elle ralentit la production. Pour les patients dépendants d’appareils électriques à domicile, elle peut devenir un danger direct. Les hôpitaux et les centres de soins, eux, doivent composer avec une chaîne plus fragile encore, surtout quand les perturbations d’eau s’ajoutent à celles du courant.
Le président Kaïs Saïed a réuni à Carthage plusieurs ministres et responsables de la STEG et de la SONEDE pour suivre les coupures prolongées d’eau et d’électricité, signe que la crise est entrée au cœur de l’agenda de l’État. Cette séquence montre aussi un rapport de force classique en période de tension : l’exécutif cherche à afficher le contrôle, pendant que les opérateurs publics tentent de préserver un réseau déjà sollicité au maximum.
À l’échelle nord-africaine, l’épisode tunisien rappelle une réalité plus large. Le réchauffement rend les systèmes électriques plus vulnérables, surtout là où la demande estivale grimpe vite et où les marges de production restent étroites. La Tunisie n’est pas seule dans ce cas. Mais son expérience compte pour le Maghreb et, plus largement, pour l’Union africaine, qui pousse à accélérer l’adaptation climatique, les réseaux résilients et les interconnexions régionales. L’enjeu, désormais, n’est plus seulement de produire plus. Il est de produire plus sûrement, au bon endroit, au bon moment, et sans fragiliser les usages essentiels.
La suite se jouera sur deux fronts. D’un côté, la réponse d’urgence, avec la santé publique, l’eau potable et la continuité des services. De l’autre, la capacité du pays à transformer cette alerte en accélérateur de réforme énergétique. Car une canicule passagère ne dit pas tout d’un système. Mais elle révèle, sans détour, ce qu’un système peut encaisser et ce qu’il ne peut plus supporter.