Quand l’électricité manque, c’est la ville entière qui s’arrête

À Tripoli, la panne ne se limite plus aux maisons. Elle bouscule la circulation, les administrations, les commerces et la patience des habitants. Dans la capitale libyenne, la facture sociale de l’été se mesure désormais en heures sans courant, en routes bloquées et en colère accumulée. La mobilisation née dans plusieurs quartiers de l’ouest du pays illustre un malaise plus large : en Libye, le service public de base reste fragile, alors même que le pays demeure un grand producteur d’hydrocarbures.

Ce nouvel épisode intervient dans un pays où le pouvoir est encore fragmenté entre institutions rivales. Le gouvernement de Tripoli, dirigé par Abdel Hamid Dbeibah, contrôle l’ouest, tandis qu’une autre administration siège à Benghazi, à l’est. Cette division pèse sur la chaîne de décision, sur les budgets et sur la gestion des secteurs vitaux. Elle rend chaque crise technique plus politique qu’ailleurs. En Afrique du Nord, la Libye n’est pas membre de la CEDEAO ou de la CEMAC, mais s’inscrit dans l’espace de la Union du Maghreb arabe, où la coordination économique et institutionnelle reste faible.

Des barrages à Janzour, Souq Al-Joumaa et Tajoura

Les faits sont clairs. Depuis le 27 juillet 2026, des protestataires ont fermé des axes à Tripoli et dans sa périphérie, notamment à Janzour, à l’ouest de la capitale, ainsi qu’aux abords d’infrastructures énergétiques. D’autres actions ont visé des bâtiments publics et des bureaux de l’opérateur de télécommunications Libyana. À Souq Al-Joumaa, un mouvement local a appelé à paralyser les institutions et à demander des comptes sur la corruption, tout en réclamant le départ des autorités. À Tajoura, des habitants ont rejoint la contestation par le boycott des administrations.

Les slogans ne portent pas seulement sur l’électricité. Ils ciblent aussi la hausse des tarifs, l’inflation, les pénuries de carburant, le manque de liquidités et la paralysie politique. Des médias arabes et internationaux rapportent que les coupures ont atteint jusqu’à 14 heures par jour dans certaines zones pendant la vague de chaleur. Un autre média local a cité un responsable de la compagnie électrique parlant d’une perte d’environ 1 350 mégawatts de capacité de production depuis le milieu du mois de juillet. Ces chiffres doivent être lus avec prudence, mais ils donnent l’ampleur de la tension sur le réseau.

Le 28 juillet, l’Agence France-Presse et Associated Press ont indiqué qu’un groupe de manifestants avait aussi ciblé le complexe de Mellitah, à une centaine de kilomètres à l’ouest de Tripoli, en fermant des conduites de gaz alimentant des centrales. Selon ces dépêches, la fermeture a fait craindre une panne plus large et a obligé les autorités à sécuriser le site. Le National Oil Corporation a expliqué que cette interruption avait perturbé l’approvisionnement en gaz et en carburant de plusieurs unités de production.

Un réseau électrique sous pression chronique

Le cœur du problème reste structurel. La compagnie électrique publique, la GECOL, a souvent alerté sur le manque de carburant et sur la perte de capacité de production dans plusieurs centrales. Le gouvernement de Dbeibah a ordonné en juillet une réunion d’urgence entre la compagnie pétrolière nationale et la compagnie électrique pour stabiliser l’approvisionnement des centrales. Parallèlement, des projets de nouvelle capacité, comme la centrale de Tripoli-Sud, sont présentés comme une bouffée d’oxygène, mais ils ne règlent pas à eux seuls les blocages de gouvernance et d’entretien du réseau.

Ce n’est pas la première fois que la rue libyenne se soulève pour l’électricité. En 2022 déjà, les coupures atteignaient de longues plages horaires et avaient déclenché des manifestations dans plusieurs villes. En 2023, la situation s’était améliorée par endroits, avant de se dégrader de nouveau sous l’effet combiné de la chaleur, de la demande saisonnière, de la maintenance insuffisante et des tensions institutionnelles. La Banque mondiale souligne d’ailleurs que la qualité des services publics, notamment l’électricité, reste faible en Libye, avec de fortes disparités régionales.

Dans la vie quotidienne, la panne a un effet en cascade. Les familles modifient leurs horaires, les commerçants travaillent avec des générateurs coûteux, les boulangeries et ateliers ralentissent, et les administrations perdent encore en crédibilité. Dans une économie où les transferts publics, les subventions et les disponibilités de liquidités restent essentiels, chaque heure de courant absent accroît les coûts des plus petits acteurs. Les ménages urbains souffrent directement, mais les quartiers périphériques et les villes de l’ouest, moins bien servis, encaissent souvent le choc le plus fort.

Ce que révèle la colère de Tripoli

La contestation de Tripoli dit quelque chose de plus profond que l’agacement face à une facture ou à une coupure. Elle met en scène une crise de confiance envers les institutions. Les manifestants visent la compagnie électrique, mais aussi le gouvernement, les réseaux de corruption supposés, et l’enlisement politique né de la dualité des pouvoirs. Le message est simple : quand l’État ne fournit plus l’essentiel, la rue reprend le langage du blocage.

Pour les autorités de Tripoli, le risque est double. Sur le plan immédiat, il faut éviter que les actions ne se transforment en crise de sécurité autour des installations énergétiques. Sur le plan politique, la colère alimente la demande de départ du gouvernement et fragilise encore la légitimité d’un exécutif déjà contesté. Pour les acteurs économiques, en particulier les importateurs, les transporteurs et les petits entrepreneurs, la question n’est plus seulement celle du kilowattheure. Elle touche au coût du pays tout entier, à la fluidité des échanges et à la confiance nécessaire pour investir.

À l’échelle régionale, cette séquence rappelle qu’en Afrique du Nord, les chocs énergétiques ont souvent une dimension politique immédiate. La Libye alimente une partie du marché gazier méditerranéen, mais son propre réseau intérieur reste vulnérable. Tant que les institutions ne seront pas unifiées et que la gestion des ressources ne sera pas stabilisée, chaque été pourra rallumer la même équation : chaleur, pénurie, colère, puis bras de fer entre rue et pouvoir. La prochaine étape à surveiller est celle de la réponse des autorités, mais aussi la capacité des institutions énergétiques à rétablir une production régulière avant que la contestation ne s’étende davantage hors de Tripoli.