À Komanda, la mémoire des morts dit aussi l’urgence du présent
À Komanda, dans le territoire d’Irumu, en Ituri, le souvenir du 27 juillet 2025 n’a rien d’un rituel figé. Un an après l’attaque contre des fidèles réunis dans une église catholique, les familles parlent encore des absents, des disparus et de la peur qui a longtemps dicté le rythme des soirées dans cette cité de l’est de la République démocratique du Congo. La cérémonie commémorative a rappelé une réalité simple : en Ituri, la sécurité civile reste une condition de la vie ordinaire, pas un slogan.
Cette province frontalière de l’Ouganda, au cœur de la région des Grands Lacs, vit depuis des années sous la pression de groupes armés, au premier rang desquels les Forces démocratiques alliées, ou ADF, un mouvement d’origine ougandaise que plusieurs rapports onusiens rattachent à l’organisation État islamique. Dans l’est congolais, les violences locales croisent les dynamiques régionales, les déplacements de population, les trafics et la fragilité des services publics. C’est ce contexte qui donne à Komanda une portée qui dépasse largement une seule ville.
Ce que l’on sait de l’attaque et de son bilan
Dans la nuit du 26 au 27 juillet 2025, des hommes armés ont frappé Komanda, notamment autour d’une veillée religieuse. La mission de paix des Nations unies en RDC, MONUSCO, a condamné l’attaque et fait état de 43 civils tués. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a, de son côté, indiqué qu’au moins 40 fidèles chrétiens avaient été tués, parmi lesquels 13 enfants, tout en signalant des incendies de commerces et d’habitations. Les bilans exacts ont varié selon les premières heures de l’information, ce qui impose la prudence.
Le caractère religieux de la cible a marqué les esprits bien au-delà de l’Ituri. L’attaque s’est inscrite dans une série de violences attribuées aux ADF dans l’est de la RDC, où les civils restent les premières victimes. En août 2025, Human Rights Watch a également rappelé que l’organisation État islamique avait revendiqué l’attaque sur sa chaîne Telegram, avec un bilan différent de celui des autorités et de l’ONU, preuve supplémentaire de la dispersion des comptes rendus dans les premières heures d’un massacre.
Un an plus tard, la messe de commémoration a servi de cadre à un double message. D’un côté, les survivants ont parlé d’une blessure encore ouverte. De l’autre, des responsables religieux et des acteurs locaux ont demandé que les personnes toujours portées disparues ou retenues en brousse ne soient pas oubliées. Cette question des captifs, souvent reléguée après l’émotion initiale, reste l’une des dimensions les plus lourdes des violences armées en Ituri.
Une accalmie relative, mais pas une normalisation
Sur le terrain, Komanda a retrouvé une partie de son activité. Les commerces ont rouvert. Les marchés se remplissent à nouveau. Les habitants circulent plus librement qu’au lendemain de l’attaque. Les autorités locales et la société civile évoquent aussi un renforcement des patrouilles conjointes entre les Forces armées de la République démocratique du Congo, les FARDC, et la Police nationale congolaise. Ce retour partiel à la normale compte pour les ménages, les commerçants et les transporteurs, car il redonne un peu d’espace à l’économie locale, largement informelle.
Mais l’amélioration reste fragile. En Ituri, la circulation nocturne demeure un indicateur de confiance autant qu’un indicateur sécuritaire. Quand une cité peut à nouveau vivre jusqu’à 20 heures ou 22 heures, cela dit une détente réelle, sans effacer la menace qui pèse sur les villages voisins, les routes secondaires et les zones rurales. Dans cette province, la différence entre le centre urbain et les périphéries reste immense : ce qui semble rétabli à Komanda ne l’est pas forcément dans les collines ni dans les couloirs agricoles plus isolés.
Ituri: la sécurité ne se lit plus sans la santé publique
À cette insécurité s’ajoute désormais une crise sanitaire majeure. Depuis mai 2026, l’Ituri est au centre d’une flambée d’Ebola due au virus Bundibugyo, un variant du virus Ebola. L’Organisation mondiale de la santé a indiqué que l’épidémie a débuté dans cette province, qu’elle a ensuite dépassé ses frontières administratives, et que le phénomène a été considéré comme une urgence de santé publique de portée internationale.
Les chiffres évoluent rapidement. Au 28 juillet 2026, les données du ministère congolais de la Santé relayées par Associated Press faisaient état de 3 262 cas et 1 437 décès. Quelques jours plus tôt, l’OMS faisait état de 2 848 cas et 1 184 décès en Ituri, avec une extension à d’autres provinces. Cette progression rapide explique l’inquiétude des autorités sanitaires et la mobilisation des équipes de surveillance, de prise en charge et de sensibilisation.
Cette coïncidence entre violence armée et crise sanitaire change la lecture de Komanda. Les mêmes routes servent aux commerçants, aux déplacés, aux patients et aux équipes médicales. Les mêmes villages vivent avec l’insécurité et la méfiance envers l’État. Dans un tel contexte, la confiance devient un outil de santé publique. Si les habitants fuient les équipes médicales ou évitent les structures de soins par peur ou par fatigue, la riposte au virus se fragilise.
Ce que Komanda raconte à la RDC et à la région des Grands Lacs
Komanda rappelle enfin une chose plus large : dans l’est de la RDC, la sécurité, la gouvernance locale et la santé sont liées. Une attaque contre une église, une route coupée, une patrouille renforcée ou une alerte Ebola n’appartiennent pas à des dossiers séparés. Ce sont les différentes faces d’un même défi d’État, sur fond de tensions régionales persistantes et de circulation transfrontalière constante.
Pour Kinshasa, l’enjeu reste de tenir ensemble la protection des civils, la coopération sécuritaire régionale et la réponse sanitaire. Pour les populations d’Ituri, l’attente est plus concrète : pouvoir travailler, prier, se déplacer et soigner sans que la peur impose sa loi. Un an après Komanda, la commémoration a donc dit davantage qu’un souvenir. Elle a rappelé qu’en République démocratique du Congo, la paix locale se mesure désormais aussi à la capacité de faire reculer les groupes armés, de protéger les civils et de contenir une épidémie qui continue de peser sur toute la région.