Une course qui ne se joue plus seulement sous terre
Dans l’Atlantique africain, la bataille des minerais critiques ne se limite plus aux gisements. Elle se déplace vers les ports, les rails, l’électricité et les usines. C’est là que se décide la vraie valeur, celle qui transforme une ressource en emplois, en recettes fiscales et en pouvoir de négociation.
L’Afrique de l’Ouest entre précisément dans cette zone de tension. La sous-région concentre de l’or, mais aussi du lithium, du graphite, du nickel, du manganèse, du cuivre et du coltan. Or, le continent ne cherche plus seulement à exporter des tonnes de minerai. Il veut retenir davantage de valeur sur place, dans le cadre de la ZLECAf, la zone de libre-échange continentale africaine, et des stratégies industrielles portées par l’Union africaine et la Banque africaine de développement.
Abidjan, nouveau point d’observation des puissances
Le 10 juillet 2026, la Banque africaine de développement a réuni à Abidjan des ministres africains, des représentants de la Commission de l’Union africaine, du Secrétariat de la ZLECAf et de la Commission économique pour l’Afrique autour d’un forum consacré aux chaînes de valeur des minéraux critiques. Le message était clair : l’enjeu n’est plus seulement d’extraire, mais de transformer, de relier les gisements aux corridors logistiques et d’ancrer des industries sur le continent.
La présence de la U.S. International Development Finance Corporation dans cette séquence n’a rien d’anodin. L’agence américaine a ouvert sa première représentation régionale pour l’Afrique de l’Ouest à Abidjan le 12 décembre 2024, en expliquant vouloir financer des solutions privées dans l’énergie, les infrastructures et les minéraux critiques. Elle dit aussi disposer d’outils de dette, de prise de participation, d’assurance contre le risque politique et d’appui à la préparation de projets.
Ce positionnement montre une méthode. Washington ne cherche pas seulement à sécuriser des minerais. Il veut aussi sécuriser des routes, des ports, des réseaux électriques et des chaînes d’approvisionnement capables de soutenir l’industrie américaine. L’approche américaine s’inscrit d’ailleurs dans une stratégie plus large déjà visible sur le corridor de Lobito, entre l’Angola, la République démocratique du Congo et la Zambie.
Pékin déjà installé, mais pas partout de la même manière
Face à cette offensive, la Chine part avec une avance réelle. Au Mali, le groupe Ganfeng Lithium contrôle le projet de Goulamina, tandis que le pays a aussi mis en service le projet de Bougouni, porté par Hainan Mining, dans un contexte où le gouvernement malien présente le lithium comme un nouveau pilier de sa stratégie minière. Les autorités maliennes disent d’ailleurs vouloir augmenter la part de l’État et des nationaux dans la filière.
Au Ghana, Zhejiang Huayou Cobalt a franchi un cap décisif début mai 2026 avec un accord pour prendre le contrôle du projet Ewoyaa, via un montage impliquant Atlantic Lithium et Elevra Lithium. Le projet reste soumis à des validations, mais la direction prise est nette : la production future pourrait être davantage tournée vers les chaînes asiatiques que vers les marchés nord-américains initialement ciblés.
En Côte d’Ivoire, la Chine n’est pas seulement présente à travers des sociétés privées. Elle apparaît aussi dans des partenariats industriels locaux. Un communiqué du ministère ivoirien des Mines a confirmé la découverte d’un gisement économiquement exploitable de coltan à Issia par la SODEMI, la société publique minière. Cette ressource alimente désormais des projets de coentreprise, signe que le pays essaie lui aussi de capter davantage de valeur au lieu de rester simple exportateur de matière brute.
Ce que les États ouest-africains veulent vraiment obtenir
Le cœur du sujet n’est pas une rivalité abstraite entre Pékin et Washington. C’est la capacité des États ouest-africains à imposer leurs propres conditions. Les gouvernements de la région demandent de plus en plus des usines de traitement, des transferts de compétences, des retombées fiscales lisibles et des emplois mieux qualifiés. Ils savent qu’un minerai exporté brut rapporte peu face à une batterie, un alliage, un câble ou une cellule industrielle fabriqués plus loin.
La BAD estime que le continent possède environ 29,5 billions de dollars de valeur minérale en site, soit près de 20 % du total mondial, mais qu’une très grande part reste non développée. La CEA ajoute qu’environ 30 % des réserves mondiales de minéraux critiques se trouvent en Afrique, alors que le continent capte encore moins de 5 % de la valeur ajoutée associée. Autrement dit, la vraie bataille porte sur la transformation locale, pas seulement sur la possession du sous-sol.
Cette réalité change la lecture des projets. Une mine n’est plus jugée uniquement sur sa teneur en minerai. Elle l’est aussi sur l’accès à l’énergie, la qualité des routes, la capacité portuaire, la disponibilité du financement et la place donnée aux entreprises locales. Sans électricité stable ni corridor fiable, le projet reste vulnérable. C’est pourquoi l’argument américain met en avant, au même niveau, les capitaux, les kilowatts et les clients.
Pour les populations, l’enjeu est concret. Dans les capitales, les négociations se jouent sur les contrats, les recettes et les infrastructures. Dans les zones minières, elles se traduisent par des routes, de l’eau, des postes de santé, des compensations foncières et des opportunités pour les sous-traitants. Quand ces bénéfices tardent, la promesse minière nourrit la frustration plus qu’elle ne l’apaise.
Ce qu’il faut surveiller dans les prochains mois
La suite dépendra de la vitesse des projets, des arbitrages nationaux et de la capacité des institutions africaines à garder la main. Si la DFC veut réellement peser en Afrique de l’Ouest, elle devra aller au-delà du discours stratégique et financer des dossiers bancables, souvent en partenariat avec des acteurs locaux. Si les groupes chinois consolident leur position, ils devront eux aussi composer avec des exigences plus strictes de transformation locale et de contenu local.
À l’échelle continentale, le signal est plus large. L’Union africaine, la BAD, la CEA et la ZLECAf défendent désormais une même idée : les minéraux critiques ne doivent pas seulement servir la transition énergétique du reste du monde, mais aussi soutenir l’industrialisation africaine. Le prochain test se jouera sur les contrats signés, les raffineries annoncées, les lignes ferroviaires financées et les usines réellement construites. C’est là que se mesurera, dans les faits, le poids nouveau de l’Afrique de l’Ouest dans la géopolitique des ressources.