Dans l’Ouganda pétrolier, l’attente touche à sa fin

À Kampala, le pétrole n’est plus une promesse abstraite. Il est devenu une course contre le calendrier, les coûts et la confiance des investisseurs. Après des années d’annonces repoussées, l’Ouganda vise désormais ses premières exportations commerciales de brut à l’horizon de la fin septembre 2026, selon des informations reprises cette semaine dans la presse spécialisée, tandis que des responsables publics ougandais maintiennent l’objectif d’un premier baril au cours de l’année.

Ce moment compte bien au-delà des champs du lac Albert. Dans un pays enclavé d’Afrique de l’Est, membre de la Communauté d’Afrique de l’Est, l’entrée dans le cercle des producteurs transforme les équilibres régionaux. Elle modifie aussi une question très concrète : comment faire de cette rente nouvelle un levier de développement, et non une simple source de recettes budgétaires volatiles.

Un chantier industriel adossé à deux blocs et à un long corridor

Le cœur du projet ougandais repose sur deux ensembles. Tilenga, opéré par TotalEnergies, regroupe plusieurs champs dans les districts de Buliisa et Nwoya. Kingfisher, opéré par CNOOC, est l’autre pilier. Ensemble, ils doivent porter la montée en production du pays, avec des objectifs de capacité qui restent élevés dans les documents de l’opérateur et dans les communications publiques ougandaises. TotalEnergies indique, au 31 mai 2026, que le forage progresse sur 227 puits et que les grands équipements de surface avancent sur Tilenga.

Pour exporter ce brut, l’Ouganda mise sur l’East African Crude Oil Pipeline, ou EACOP : un oléoduc chauffé de 1 443 kilomètres qui doit relier Hoima, à l’ouest du pays, au port tanzanien de Tanga. L’infrastructure reste présentée comme un maillon central du projet. Les publications de TotalEnergies signalent que les travaux d’installation du pipeline se poursuivent en Ouganda et en Tanzanie, avec le terminal de Tanga en phase avancée.

Sur ce dossier, le rôle de l’État ougandais est direct. L’Uganda National Oil Company détient une part du projet, aux côtés de la Tanzania Petroleum Development Corporation et de CNOOC, pendant que TotalEnergies reste l’acteur dominant. Cette architecture explique la place centrale des décisions publiques dans l’exécution du calendrier.

Le vrai sujet reste la facture du projet

Le basculement industriel ne gomme pas les fragilités financières. Le coût d’EACOP a fortement augmenté par rapport aux estimations initiales. Une analyse de l’Institute for Energy Economics and Financial Analysis estime désormais le projet à environ 5,6 milliards de dollars, soit une hausse d’environ 55 %. Cette inflation pèse sur la rentabilité attendue et peut réduire la part nette qui reviendrait à l’État ougandais, puisque les mécanismes de récupération des coûts donnent priorité aux dépenses engagées par les compagnies.

À Kampala, le discours officiel reste toutefois optimiste. Le Parlement ougandais a relayé en mars 2026 l’estimation de la Petroleum Authority of Uganda selon laquelle l’indemnisation des personnes affectées par le tracé d’EACOP était alors réalisée à 98 %. TotalEnergies avance, de son côté, des taux de signature et de paiement quasi totaux dans ses propres bilans de suivi. Ces chiffres ne disent pas la même chose, mais ils pointent vers une réalité commune : le projet a franchi l’étape la plus lourde politiquement, celle de l’occupation des terres et de la sécurisation du corridor.

La justice est aussi entrée dans l’équation. Des agriculteurs ougandais ont saisi la Haute Cour britannique au début de juillet 2026 pour contester les conditions d’indemnisation liées au pipeline. Ce type de contentieux rappelle que, pour les familles installées le long du tracé, la question pétrolière se mesure d’abord en hectares, en déplacements et en revenus de remplacement.

Les banques, elles, ont envoyé un autre signal. Plusieurs grands établissements, dont BNP Paribas, Société Générale et Standard Bank, ont refusé d’accompagner le financement du chantier, en invoquant des risques environnementaux et sociaux. Le retrait des financeurs n’a pas stoppé le projet, mais il a durci son image internationale et renchéri sa dépendance aux capitaux déjà engagés.

Une manne espérée, mais dans un pays où l’accès à l’électricité reste inégal

Le gouvernement ougandais présente le projet comme un accélérateur de souveraineté énergétique. La Petroleum Authority of Uganda affirme que le gaz associé ne sera pas brûlé à l’air libre, mais valorisé pour les besoins locaux. Cette orientation a du sens dans un pays où l’électricité progresse, sans encore toucher tout le monde de la même manière. L’Agence internationale de l’énergie situe l’accès à l’électricité en Ouganda à un niveau encore limité, avec de fortes disparités entre zones urbaines et rurales. D’autres données, relayées par les autorités et les organismes sectoriels, confirment qu’une partie seulement des ménages est connectée au réseau national.

Cette réalité donne au pétrole un double visage. Pour le pouvoir, il promet des recettes, des infrastructures et une capacité budgétaire nouvelle. Pour les ménages, surtout hors de Kampala, l’enjeu est plus immédiat : électricité fiable, routes, écoles, soins et emplois. L’État veut éviter que le brut ne sorte du sous-sol sans irriguer l’économie réelle. C’est là que se jouera la différence entre rente et transformation.

Le précédent africain est connu. Plusieurs pays producteurs ont vu leurs revenus miniers ou pétroliers alimenter des cycles de dette, de dépenses courantes ou de dépendance aux cours mondiaux. D’autres ont tenté de bâtir des fonds souverains, des règles de transparence ou des investissements ciblés. L’Ouganda se trouve désormais à ce carrefour, avec l’obligation de convertir une première production en effet durable, et non en embellie provisoire.

Ce que ce dossier dit de l’Afrique de l’Est

Au niveau régional, l’affaire ougandaise dépasse la seule logique énergétique. Elle teste la capacité de la Communauté d’Afrique de l’Est à absorber un projet transfrontalier lourd, à protéger les droits des riverains et à articuler industrialisation, environnement et intégration des marchés. Le pipeline passe par la Tanzanie, ce qui en fait aussi un dossier de coopération économique et logistique entre Kampala et Dodoma.

À l’échelle continentale, l’Ouganda entre dans une catégorie qui impose de nouveaux arbitrages. Un pays encore confronté à un accès à l’électricité incomplet veut devenir exportateur d’hydrocarbures tout en affichant une transition énergétique graduelle. C’est l’une des contradictions les plus visibles de l’Afrique actuelle : financer le développement avec des ressources fossiles, tout en préparant déjà l’après. La suite dépendra surtout de trois dates concrètes : la mise en service effective des installations, le démarrage des exportations et la capacité de l’État ougandais à capter sa part de valeur ajoutée sans laisser les coûts absorber l’essentiel du gain.