Un pari industriel qui dépasse le manganèse
À Libreville, la vraie question n’est plus seulement d’exporter une roche, mais de capter davantage de valeur avant qu’elle ne quitte le pays. C’est tout l’enjeu du nouveau bras de fer entre l’État gabonais et Eramet autour du manganèse, ressource stratégique dont le Gabon est l’un des grands producteurs mondiaux.
Le dossier s’inscrit dans une trajectoire plus large en Afrique centrale : celle d’États qui veulent transformer localement une part plus importante de leurs matières premières, au lieu de rester cantonnés au rôle de fournisseur brut. Dans la zone CEMAC, ce débat touche à la fois l’emploi, les recettes publiques, l’énergie et la crédibilité des politiques industrielles.
Le contexte gabonais est aussi politique. Le Conseil des ministres du 30 mai 2025 a fixé une interdiction de l’exportation du manganèse brut à partir du 1er janvier 2029, avec une période transitoire de trois ans pour investir dans la transformation locale. Cette ligne a ensuite été réaffirmée dans la communication présidentielle.
Ce que prévoit réellement le protocole signé à Paris
Le 20 juillet 2026, Eramet et l’État gabonais ont signé à Paris un protocole d’accord sur la chaîne de valeur du manganèse. Le texte annonce une feuille de route industrielle commune et trois scénarios à l’étude pour transformer jusqu’à 700 000 tonnes de minerai de manganèse par an d’ici fin 2031. Il prévoit aussi un cadre de suivi trimestriel entre le groupe, Comilog et les autorités gabonaises.
Mais le calendrier mérite d’être lu avec précision. Le premier scénario concerne une usine d’oxyde de manganèse près de Libreville, avec une capacité initiale de 10 000 tonnes par an et une mise en service possible fin 2028, sous réserve d’une décision finale d’investissement. Le deuxième porte sur la réfection du Complexe métallurgique de Moanda, avec un redémarrage espéré fin 2029 et jusqu’à 70 000 tonnes d’alliages par an à l’étude. Le troisième, le plus ambitieux, vise 265 000 tonnes d’alliages par an, mais pas avant 2031, après une convention d’investissement distincte et la sécurisation de l’énergie par l’État gabonais.
Autrement dit, l’échéance qui précède 2029 ne concerne que le projet le plus modeste. Le chantier industriel décisif, celui qui pourrait peser durablement sur la chaîne de valeur, reste placé après l’interdiction annoncée par Libreville. C’est là que se situe le point de tension entre calendrier politique et tempo industriel.
Eramet insiste, de son côté, sur la nécessité d’une viabilité économique, d’études techniques et de l’accès à l’énergie. Le groupe dit aussi vouloir développer une filière gabonaise de biocharbon à partir des coproduits de l’industrie forestière et lancer un fonds d’amorçage industriel baptisé « Fabriqué au Gabon ».
Un acteur déjà central, mais financièrement sous contrainte
Le groupe français n’arrive pas en terrain neuf. Il est présent au Gabon depuis plus de trente ans et Comilog reste l’opérateur de référence du manganèse dans le pays. Le rapport ITIE Gabon indique que Comilog a concentré plus de 70 % de la production nationale de manganèse en 2022, ce qui confirme le poids central de cette filière dans l’économie extractive gabonaise.
Cette centralité ne gomme pas la fragilité du moment. Eramet a publié pour 2025 un résultat net part du groupe de -477 millions d’euros. Le groupe a aussi approuvé en 2026 une augmentation de capital pouvant aller jusqu’à 500 millions d’euros afin de renforcer son bilan.
Dans ce contexte, la capacité d’Eramet à financer vite et lourdement les nouveaux projets au Gabon dépend autant de ses arbitrages internes que des garanties publiques. L’État gabonais, qui détient déjà 29 % de Comilog selon la matière de départ, veut peser davantage sur la transformation locale. Cette volonté est cohérente avec la ligne fixée à Libreville depuis 2025 : garder plus de valeur sur le territoire, créer des emplois industriels et réduire la dépendance à l’exportation brute.
La question des actionnaires potentiels ajoute une couche de complexité. Des discussions autour du capital d’Eramet ont été évoquées dans l’espace public financier, mais l’essentiel, pour le Gabon, reste ailleurs : quel que soit l’actionnaire de demain, l’obligation de transformer localement demeurera un impératif de politique publique si le cap de 2029 est maintenu. Cette lecture découle du texte présidentiel et du protocole signé en juillet 2026.
Ce que le Gabon cherche à changer, et ce qui reste à sécuriser
Le choix gabonais dit quelque chose de plus large sur les économies africaines riches en minerais. Le pays ne conteste pas seulement un mode d’exportation. Il cherche à remonter dans la chaîne de valeur, là où se jouent les marges, les savoir-faire et une partie des emplois qualifiés. Sur le papier, l’équation paraît simple. Dans les faits, elle dépend de l’électricité, des infrastructures, des compétences et des capitaux.
Pour les pouvoirs publics, l’enjeu est politique et budgétaire. Une transformation locale accrue peut élargir l’assiette fiscale, renforcer la souveraineté économique et donner une réponse visible à la demande d’industrialisation. Pour les entreprises, le défi est plus concret : construire, financer, alimenter et rentabiliser des unités lourdes dans des délais compatibles avec la réglementation gabonaise. Pour les populations, l’impact dépendra de la qualité des emplois créés, de la sous-traitance locale et des retombées sur les villes minières comme Moanda et sur les corridors logistiques.
Le nerf de la guerre reste l’énergie. Le protocole signé à Paris renvoie explicitement cette condition à l’État gabonais, qui s’engage à la sécuriser avec l’appui de tiers. C’est un point crucial, car sans électricité fiable et abordable, la transformation du manganèse reste une promesse incomplète.
Le Gabon se trouve donc dans une phase d’alignement délicate : un calendrier politique ambitieux, un industriel historique déjà implanté, et une contrainte financière réelle côté opérateur. La réussite dépendra de la capacité des deux parties à passer du protocole à l’investissement ferme, puis du financement à la production. C’est là que se jouera la crédibilité du virage industriel annoncé à Libreville, bien au-delà du seul secteur minier.