Quand la langue devient un espace de pouvoir
Sur le continent, la question n’est pas seulement de savoir qui parle. Elle consiste aussi à savoir qui est lu, traduit, publié et entendu. Dans de nombreux pays africains, cette bataille se joue à plusieurs niveaux : dans les langues nationales, dans les langues héritées de la colonisation et, de plus en plus, dans les outils numériques qui accélèrent ou filtrent la circulation des idées. L’Union africaine reconnaît d’ailleurs plusieurs langues de travail, dont l’arabe, l’anglais, le français, le portugais, l’espagnol et le kiswahili, ce qui rappelle que la diversité linguistique est une donnée politique, pas un décor.
La traduction s’inscrit donc dans un enjeu très concret : elle peut ouvrir un texte à un autre public, mais aussi déplacer le centre de gravité du récit. UNESCO rappelle que l’Afrique concentre une part essentielle de la diversité linguistique mondiale et défend des politiques d’éducation multilingues plus inclusives. Dans ce cadre, traduire n’est pas un geste neutre. C’est une manière de rendre visibles des expériences africaines trop souvent racontées depuis l’extérieur.
Une initiative éditoriale à la croisée des causes
Dans cet univers, ProMosaik Africa s’est construit comme un projet éditorial mêlant publication, traduction et défense des droits humains. Le site de l’organisation présente depuis plusieurs années des entretiens, des dossiers et des textes sur des réalités africaines très diverses, du développement local à la justice sociale. Cette ligne de travail repose sur une idée simple : les auteurs, poètes, chercheurs et militants africains n’ont pas besoin d’être seulement commentés, ils doivent aussi être diffusés.
Ce positionnement rejoint une réalité plus large du marché culturel. Beaucoup de voix africaines circulent encore faiblement hors de leurs espaces linguistiques d’origine, faute de moyens de traduction, de réseaux de diffusion ou d’éditeurs capables d’investir dans des textes peu rentables à court terme. L’arrivée des livres numériques et des outils de traduction automatique a élargi les possibilités, mais elle a aussi renforcé une tension : plus la production devient rapide, plus le risque d’un appauvrissement éditorial augmente si la relecture humaine disparaît. L’intelligence artificielle aide, certes, mais elle ne remplace ni le style, ni le contexte, ni le choix politique du texte retenu.
Le continent ne se résume pas à ses crises
Le dossier de la traduction touche aussi à la représentation de l’Afrique dans l’espace public. Trop souvent, les œuvres africaines franchissent les frontières uniquement lorsqu’elles confirment un cliché attendu : guerre, misère, réfugiés, violence. Or la production intellectuelle africaine est bien plus large. Elle couvre la poésie, la sociologie, la critique religieuse, l’histoire des langues, les mouvements féministes, les droits civiques et les débats politiques internes. Dans ce champ, la circulation des textes devient un enjeu de dignité autant que de visibilité.
La Mauritanie illustre à elle seule cette complexité. Le pays a aboli l’esclavage en 1981, mais les autorités internationales et plusieurs organisations de défense des droits humains continuent de signaler des formes persistantes de servitude et de discrimination. En février 2024, des experts des Nations unies ont encore interrogé Nouakchott sur l’aide aux victimes de l’esclavage et sur les efforts destinés à l’éradiquer. Dans le même temps, des affaires récentes ont montré que le sujet reste politiquement sensible et socialement inflammable.
Ce contexte explique pourquoi certains projets éditoriaux accordent une place centrale aux écrivains, chercheurs et militants mauritaniens qui ont décrit des hiérarchies sociales durables, des discriminations ethniques et des rapports de domination hérités de longue date. Ici, la traduction sert à élargir l’audience d’un débat local, mais aussi à rappeler qu’un problème africain doit d’abord être nommé par celles et ceux qui le vivent.
Langues coloniales, langues nationales et bataille culturelle
Le débat dépasse la seule Mauritanie. Dans beaucoup de pays africains, le français, l’anglais, le portugais, l’espagnol ou l’italien restent des langues de administration, d’école, de presse ou de prestige. Mais les langues locales continuent de porter la mémoire familiale, les récits oraux et une part essentielle du débat public. UNESCO insiste sur l’éducation multilingue comme outil d’équité et de participation. L’Union africaine, elle, inscrit désormais les langues africaines dans son architecture institutionnelle.
Cette tension n’oppose pas mécaniquement langue coloniale et langue africaine. Dans plusieurs pays, les deux coexistent, parfois de manière féconde. Mais la hiérarchie reste nette : la langue officielle ouvre souvent la porte des institutions, alors que la langue locale garde l’accès au vécu. C’est pourquoi les projets de traduction ont une fonction stratégique. Ils réduisent la distance entre capitales et périphéries, entre élites scolaires et lecteurs populaires, entre l’écrit académique et les communautés de base.
Ce que change la traduction pour les lecteurs africains
À l’échelle du continent, l’enjeu n’est pas seulement culturel. Il est aussi politique et économique. Un texte bien traduit peut nourrir une bibliothèque, un cours universitaire, un débat citoyen ou une campagne associative. Il peut aussi relier des lecteurs du Maghreb à ceux d’Afrique de l’Ouest, des auteurs du Sahel à ceux de la Corne de l’Afrique, sans passer systématiquement par un filtre européen. Cette circulation Sud-Sud reste encore trop limitée, mais elle correspond à l’esprit des politiques linguistiques africaines promues par l’Union africaine et par l’UNESCO.
Le cas des talibés au Sénégal, souvent réduits à des images rapides de rue ou de mendicité, montre aussi la nécessité d’un récit mieux documenté. Les réalités sociales autour des daaras, les écoles coraniques, ne se lisent pas en un seul angle. Elles demandent des enquêtes, de la nuance et des voix locales capables d’expliquer le système de l’intérieur. Quand la traduction relie ces textes à un public plus large, elle aide à sortir du réflexe de simplification.
Au fond, c’est là que se joue la portée panafricaine de ce type d’initiative : faire circuler des textes africains sans les aplatir, sans les déformer et sans les confiner à un rôle de contre-récit exotique. À l’heure où les outils numériques accélèrent la production et la circulation des contenus, la question n’est plus seulement de produire davantage. Elle est de savoir quels récits, quelles langues et quelles expériences méritent d’entrer durablement dans l’espace public africain.