Quand la richesse souterraine devient un sujet de sécurité
Dans plusieurs pays africains, la question n’est plus seulement de savoir qui extrait les minerais, mais qui en tire réellement profit. Derrière le cobalt, le cuivre, l’or, le lithium, l’eau ou les forêts, il y a une même bataille discrète : faire en sorte que la richesse du sol finance des écoles, des routes et la stabilité, plutôt que des réseaux armés, la corruption ou l’économie informelle de guerre.
C’est dans ce cadre que le Conseil de sécurité des Nations unies a consacré, le 22 juillet 2026 à New York, un débat de haut niveau à la gouvernance des ressources naturelles. La République démocratique du Congo, qui assure la présidence tournante du Conseil de sécurité pour le mois de juillet 2026, a placé ce dossier au centre de l’agenda. Le choix n’a rien d’anodin. La RDC est à la fois l’un des pays les plus riches en minerais stratégiques du continent et l’un de ceux où les conflits armés, dans l’est du pays, entretiennent depuis des années une économie de l’extraction illégale.
Un dossier africain, mais aussi régional et mondial
Le débat de New York s’inscrit dans une séquence africaine plus large. À Abidjan, le 10 juillet 2026, la Banque africaine de développement a réuni des gouvernements africains, la Commission de l’Union africaine et des institutions partenaires autour de la chaîne de valeur des minerais critiques. Le message est clair : le continent ne veut plus être seulement un réservoir de matières premières. Il veut transformer sur place, capter davantage de valeur et réduire la dépendance aux exportations brutes.
Cette dynamique rejoint aussi l’agenda de la Zone de libre-échange continentale africaine, la ZLECAf, qui vise à renforcer les échanges et les industries régionales. Elle rejoint également les débats de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale, la CEEAC, et des organisations voisines quand les flux transfrontaliers de minerais, d’armes et de capitaux illicites traversent les frontières. En Afrique centrale, la gouvernance minière ne s’arrête jamais à la ligne sur une carte. Elle touche les ports, les routes, les couloirs commerciaux et les marchés frontaliers.
Ce qu’a dit l’ONU, et pourquoi cela compte
Devant le Conseil de sécurité, António Guterres a défendu une idée simple : les pays et les communautés doivent être les premiers bénéficiaires des ressources présentes sur leur territoire. Il a insisté sur la nécessité de renforcer les institutions nationales, de consolider les cadres réglementaires et d’endiguer les flux illicites. Son message part d’un constat désormais bien établi dans les débats onusiens : quand la gouvernance est faible, la richesse naturelle peut nourrir la fragmentation, l’insécurité et la prédation.
Le secrétaire général de l’ONU a aussi souligné que les minerais critiques, comme le lithium, le cobalt, le nickel et les terres rares, prennent une importance stratégique croissante dans l’économie mondiale. Cette réalité parle directement à l’Afrique, et particulièrement à la RDC, à la Zambie, à l’Afrique du Sud, à Madagascar, au Zimbabwe ou encore à la Guinée. Ces pays sont au cœur des chaînes d’approvisionnement de la transition énergétique, de l’électronique et des batteries. Le problème est connu : trop souvent, la valeur ajoutée quitte le continent avant même d’y être créée.
La ministre congolaise des Affaires étrangères, Thérèse Kayikwamba Wagner, a présenté l’enjeu comme une question de sécurité collective. Son propos rejoint un point essentiel pour Kinshasa : la paix dans l’est de la RDC ne dépend pas seulement des opérations militaires ou des négociations diplomatiques. Elle dépend aussi du contrôle réel des circuits de financement, du traçage des minerais, de la sécurisation des zones de production et du retour de l’État dans les territoires abandonnés aux groupes armés et aux trafics.
De son côté, Ngozi Okonjo-Iweala, directrice générale de l’Organisation mondiale du commerce et ancienne ministre nigériane des Finances, a rappelé qu’aucun minerai extrait en Afrique, ou ailleurs dans le monde en développement, ne devrait servir à financer des conflits. Le rappel est important. Il dit quelque chose de la lecture africaine du dossier : le continent ne demande pas la charité, mais des règles commerciales et financières qui empêchent la capture de ses ressources par des acteurs armés ou des intermédiaires opaques.
RDC : le cœur du problème, mais aussi du possible
La RDC concentre ce paradoxe. Le pays dispose de cobalt, de cuivre, de coltan, de nickel, d’hydroélectricité, de vastes terres arables et d’un capital forestier majeur dans le bassin du Congo. Pourtant, ces atouts n’ont pas empêché l’enracinement de violences à l’est, où les chaînes minières illégales croisent des enjeux sécuritaires, politiques et transfrontaliers. APA et plusieurs sources régionales rappellent que la réunion de New York a été pensée précisément pour relier paix, gouvernance et développement.
Pour la population congolaise, l’enjeu est concret. Dans les villes minières, la richesse se lit souvent dans les camions et les exportations, mais pas dans les services publics. Dans les zones rurales, elle se traduit par des routes dégradées, des écoles sous-financées et des communautés qui vivent près des gisements sans bénéficier de leurs retombées. Pour l’État, le défi est double : récupérer la souveraineté sur les ressources et reconstruire la confiance. Pour les groupes armés et les réseaux de contrebande, au contraire, chaque faiblesse administrative reste une opportunité.
La question n’est donc pas seulement minière. Elle est institutionnelle. Les ressources naturelles deviennent un facteur de paix lorsque l’État prélève, contrôle, redistribue et rend des comptes. Elles deviennent un facteur de conflit quand les recettes disparaissent dans des circuits parallèles, quand les communautés locales n’ont aucun retour, ou quand les frontières servent de voie d’évacuation vers des marchés extérieurs prêts à acheter sans poser de questions.
Ce que surveille le continent dans les semaines à venir
Cette séquence onusienne donne un signal politique clair au moment où plusieurs capitales africaines cherchent à reprendre la main sur les minerais critiques. L’enjeu dépasse la RDC. Il concerne les règles de traçabilité, les contrats miniers, la transformation locale, la fiscalité, les sanctions contre les trafics et la coopération régionale. Il concerne aussi l’Union africaine, appelée à soutenir une vision où les ressources servent d’abord les économies africaines, pas seulement les industries étrangères.
La suite se jouera sur deux terrains. À New York, avec la capacité du Conseil de sécurité à suivre le dossier sans le réduire à une logique de crise permanente. Et en Afrique, avec la capacité des États à transformer le discours sur la souveraineté minière en politiques industrielles concrètes. C’est là que se joue, au fond, le basculement entre la vieille économie de l’extraction et une économie africaine de la valeur, du contrôle et de la paix.