Le nickel africain revient dans le jeu, mais pas par romantisme industriel

Quand un métal longtemps jugé trop cher à extraire redevient rentable, les projets que l’on croyait endormis se réveillent vite. En Afrique australe et dans la région des Grands Lacs, ce mouvement n’a rien d’un effet d’annonce. Il traduit un calcul simple : si les prix se raffermissent, des gisements déjà équipés, ou presque prêts, reprennent une valeur immédiate. Le cas de Nkomati, en Afrique du Sud, et celui de Musongati, au Burundi, montrent que la relance du nickel africain dépend d’abord des marchés, puis de la capacité des États et des groupes miniers à sécuriser des débouchés, des financements et des infrastructures.

Cette dynamique s’inscrit dans un contexte plus large. Le nickel est devenu un métal stratégique pour l’acier inoxydable, certaines batteries et plusieurs chaînes industrielles liées à la transition énergétique. L’Agence internationale de l’énergie relève que les prix des minerais critiques ont rebondi en 2025 et au début de 2026, après plusieurs années de baisse, tandis que l’investissement dans les minerais critiques a reculé en 2025. Dans le même temps, l’Indonésie reste le principal moteur de l’offre mondiale de nickel, ce qui pèse sur l’équilibre du marché et sur les décisions des producteurs ailleurs dans le monde.

Nkomati : la seule production primaire de nickel sud-africaine veut rouvrir

En Afrique du Sud, African Rainbow Minerals a validé le redémarrage de Nkomati, sa mine de nickel située dans le Mpumalanga. Le groupe indique que la remise en état du site doit commencer en juillet 2026, pour une reprise de l’extraction d’ici octobre 2026. Le budget annoncé pour cette phase s’élève à 753 millions de rands, soit environ 45 millions de dollars. Le projet repose sur l’infrastructure déjà existante et sur un accord d’enlèvement conclu avec le groupe suédois Boliden, encore en cours de finalisation.

Le redémarrage n’est pas anodin. Dans son rapport annuel 2025, ARM rappelle que Nkomati est l’unique ressource primaire de nickel avérée du pays et que la mine était en care and maintenance, c’est-à-dire placée en veille, depuis mars 2021. Le groupe souligne aussi que la vente de la participation de Norilsk Nickel Africa a été bouclée en juillet 2025, ce qui a clarifié l’actionnariat avant toute décision de reprise. ARM présente désormais Nkomati comme une opportunité à faible risque, car la mine dispose déjà d’une base minière, d’un concentrateur et d’une partie des installations nécessaires.

Le cas sud-africain illustre une vérité du secteur minier : un projet suspendu peut redevenir attractif plus vite qu’un gisement neuf. Les coûts initiaux sont plus faibles, les études sont déjà avancées, et les délais de mise en production sont réduits. Mais cette logique fonctionne seulement si le marché suit. ARM annonce une production annuelle cible de 56 065 tonnes de concentré de nickel, avec une durée de vie de mine estimée à 13 ans. Ces chiffres restent toutefois liés à la finalisation de l’accord commercial et à la réussite des travaux de réhabilitation.

Burundi et Tanzanie : deux projets encore différents, mais liés par le même couloir minier

Au Burundi, le projet de Musongati n’est pas encore en production. Il s’agit d’un gisement majeur, longtemps étudié, qui revient sur le devant de la scène après la signature, le 10 mars 2026, d’un accord d’exclusivité entre le gouvernement burundais et Lifezone Metals. Le ministère burundais des Finances a lui-même évoqué, le 17 mars 2026, le développement du gisement de Musongati dans le cadre d’échanges avec la Banque africaine de développement sur un projet ferroviaire régional reliant la Tanzanie, le Burundi et la RDC. Cela montre bien que, pour ce type de mine, la question du rail et du transport pèse presque autant que la teneur du minerai.

Lifezone inscrit Musongati dans un ensemble plus vaste, l’“East African Nickel Belt”, une ceinture minière d’Afrique de l’Est qui comprend aussi le projet de Kabanga en Tanzanie. Sur Kabanga, le groupe avance vers une décision finale d’investissement en 2026. Il a aussi présenté un plan de développement en deux phases, avec un traitement multi-métaux à Kahama. Cette articulation entre Burundi et Tanzanie est importante : elle suggère la construction d’une future chaîne régionale du nickel, où le minerai, le raffinage et les infrastructures de sortie pourraient être pensés ensemble plutôt que pays par pays.

Pour le Burundi, l’enjeu dépasse la seule mine. Un projet de cette taille peut attirer des emplois directs, des sous-traitants, des recettes fiscales et des investissements dans les voies de transport. Mais il pose aussi une question de gouvernance : comment répartir la valeur entre l’État, l’opérateur et les communautés locales ? Le souvenir des renégociations passées dans le secteur minier burundais explique pourquoi les autorités cherchent à relier cette relance à une meilleure maîtrise de la chaîne de valeur nationale.

Un marché plus favorable, mais pas débarrassé de ses excédents

La remontée récente des prix ne signifie pas que le marché du nickel est sorti d’affaire. L’IEA souligne au contraire que l’offre mondiale a longtemps été tirée par l’Indonésie, au point que la concentration de la production s’est encore renforcée. Elle note aussi que les investissements dans les minerais critiques ont fléchi en 2025, notamment dans les métaux de batterie comme le nickel. Autrement dit, le secteur reste vulnérable à la fois à la surproduction, aux changements de chimie des batteries et aux décisions politiques des grands producteurs.

Les entreprises africaines qui relancent des actifs de nickel cherchent donc à profiter d’une fenêtre, pas à parier sur un rebond durable garanti. C’est ce qui explique les projets prudents, fondés sur des installations existantes, des accords d’enlèvement et des phases de développement progressives. Cette stratégie limite les risques financiers. En revanche, elle réduit aussi l’espace pour les promesses trop larges. La rentabilité dépendra du niveau des prix, de la discipline des coûts et de la capacité des opérateurs à livrer du métal dans les délais annoncés.

Ce que ces relances disent du moment africain

La relance de Nkomati et l’avancée de Musongati disent quelque chose de plus large sur l’Afrique minière. Le continent ne manque ni de ressources ni de projets. En revanche, il reste trop souvent dépendant des cycles mondiaux et des décisions prises loin des sites d’extraction. Quand les prix montent, les projets revivent. Quand les prix chutent, les décisions sont gelées. Le véritable enjeu pour les pays concernés est donc de transformer ces reprises en actifs plus résistants, avec davantage de transformation locale, d’infrastructures et de prévisibilité contractuelle.

Pour l’Afrique australe et la région des Grands Lacs, la prochaine séquence se jouera autour de quelques jalons précis : la reprise effective de Nkomati en octobre 2026, la finalisation des discussions autour de Musongati, et la décision d’investissement attendue sur Kabanga en Tanzanie. Si ces étapes se confirment, elles renforceront un corridor régional du nickel qui relie l’extraction, le transport et la transformation industrielle. Sinon, la remontée actuelle des prix n’aura été qu’une parenthèse de plus dans un marché encore trop dépendant des arbitrages extérieurs.