Quand une accusation suffit à faire basculer une vie

Dans le nord du Ghana, une accusation peut encore déplacer une femme de sa maison vers un camp de fortune. Elle peut aussi la couper de sa famille, de ses revenus et de sa communauté. Six ans après le meurtre d’Akua Denteh à Kafaba, cette réalité n’a pas disparu. Elle rappelle qu’un drame filmé et largement partagé n’entraîne pas toujours une protection durable.

Le Ghana, souvent présenté comme l’une des démocraties les plus stables d’Afrique de l’Ouest, reste confronté à un problème de fond : l’écart entre la condamnation morale des violences et leur encadrement juridique. Le pays appartient à la CEDEAO, où les débats sur l’État de droit, la protection des femmes et la justice locale prennent une place croissante. À Accra, le pouvoir central parle d’harmonisation législative. Dans les régions du Nord, la priorité reste plus immédiate : empêcher qu’une accusation ne se transforme en bannissement, puis en agression.

Le 23 juillet 2020, Akua Denteh, 90 ans, a été lynchée à Kafaba, dans la région de Savannah, après avoir été accusée de sorcellerie. Le procès qui a suivi a conduit, en juillet 2023, à des condamnations de douze ans de prison pour deux personnes impliquées dans le meurtre. Mais la réponse pénale est restée ponctuelle. Elle n’a pas fermé la porte aux mêmes mécanismes de violence. Une enquête publiée en avril 2025 a documenté l’ampleur du phénomène dans quatre camps du nord du pays et a décrit des centaines de femmes âgées vivant toujours sous protection précaire, loin de leur village d’origine.

Une loi toujours attendue à Accra

Le cœur du blocage est politique et juridique. En juillet 2023, le Parlement avait adopté une modification du Code pénal destinée à interdire le fait de désigner une personne comme sorcière et à sanctionner les violences qui en découlaient. Le texte n’a pourtant pas été promulgué. L’ancien président Nana Akufo-Addo avait alors invoqué l’article 108 de la Constitution, qui encadre les initiatives parlementaires entraînant des dépenses publiques. Ce point a pesé lourd. Il a montré qu’un texte peut être voté sans pour autant entrer en vigueur.

Le dossier a été relancé en 2025 sous une autre forme. Des parlementaires, dont Francis-Xavier Sosu, ont porté une nouvelle version de la proposition. L’exécutif de John Dramani Mahama a ensuite indiqué vouloir reprendre le chantier sous forme de projet gouvernemental, afin d’éviter un nouveau blocage constitutionnel. En mars 2026, des députés et des défenseurs des droits ont encore demandé une adoption rapide. En juin 2026, le ministre chargé des collectivités locales, de la chefferie et des affaires religieuses a expliqué devant le Parlement que le gouvernement examinait toujours la possibilité d’adopter ce texte et poursuivait des consultations avec des chefs traditionnels et des responsables religieux.

Cette séquence dit beaucoup du rapport de force autour du sujet. À Accra, personne ne défend ouvertement les violences. Mais les institutions avancent lentement, parce qu’elles doivent composer avec le poids des autorités coutumières, les réserves constitutionnelles et la crainte de froisser des sensibilités locales. Le résultat est visible sur le terrain : la protection reste souvent improvisée, et la loi, elle, n’offre pas encore de base spécifique pour prévenir les accusations, les bannissements et les rituels humiliants qui les accompagnent.

Dans les camps du Nord, l’attente remplace la réparation

Les camps de Gambaga, Gnani ou Kukuo sont devenus les noms les plus connus de ce système d’exil interne. Ils ne ressemblent pas à des structures de protection complètes. Ils servent surtout de refuge d’urgence. Les femmes qui y vivent, souvent âgées, y trouvent un abri relatif après avoir fui la menace. Mais l’eau, les soins, l’alimentation et les revenus restent insuffisants. Un rapport d’Amnesty International publié en 2025 évoque plus de 500 personnes résidant dans ces camps au moment des visites de terrain. Il souligne aussi que la plupart des résidentes sont des femmes âgées, parfois très isolées socialement.

Le sujet dépasse la seule croyance en la sorcellerie. Il touche à la manière dont une société traite ses femmes âgées, ses veuves, ses personnes handicapées et celles qui n’ont plus de soutien familial fort. Les accusations surgissent souvent après une mort, une maladie, une mauvaise récolte ou un conflit domestique. Elles peuvent aussi masquer des tensions foncières ou successorales. Autrement dit, la superstition n’explique pas tout. Elle peut servir de langage à des rapports de force très concrets. Pour les femmes concernées, la conséquence est la même : perte du foyer, perte des biens, perte de statut.

Dans cette affaire, la dimension africaine est essentielle. Le débat ne se résume pas à opposer tradition et modernité. Il faut aussi regarder comment les autorités locales, les chefs traditionnels, les policiers, les procureurs et les élus peuvent construire une réponse crédible sans nier les croyances ni tolérer la violence. C’est là que le Ghana peut compter dans la région. Un cadre légal clair, associé à des campagnes de sensibilisation et à des dispositifs de réintégration, pourrait devenir une référence en Afrique de l’Ouest, notamment pour les pays où les accusations de sorcellerie produisent aussi des expulsions silencieuses.

Ce que la prochaine étape dira du pays

L’enjeu immédiat est simple : le texte annoncé sera-t-il enfin adopté, et sous quelle forme ? S’il avance, il faudra ensuite juger sa mise en œuvre. Une loi n’aura d’effet que si la police reçoit des instructions claires, si les plaintes sont enregistrées, si les juridictions rurales disposent d’un appui réel et si les responsables locaux cessent de considérer ces accusations comme des affaires privées. Sans cela, la réforme restera théorique. Les femmes des camps continueront à vivre dans une protection fragile, avec l’espoir lointain d’un retour sécurisé.

Le dossier a aussi une portée continentale. À l’heure où plusieurs États africains réaffirment leur souveraineté juridique et leur capacité à écrire leurs propres réponses aux violences faites aux femmes, le Ghana teste une question plus large : comment protéger sans humilier, sanctionner sans nier les contextes locaux, et réintégrer sans exposer de nouveau les victimes ? Le cas d’Akua Denteh rappelle qu’une société peut condamner un meurtre avec force et laisser intact le système qui l’a rendu possible. C’est ce système que les autorités d’Accra devront désormais démonter, si elles veulent éviter que l’indignation nationale ne reste, une fois encore, sans suite.