Quand la terre devient un levier de stabilité
À Bangui, la terre ne sert pas seulement à produire de quoi manger. Elle devient aussi un espace de reprise économique, de dignité et d’autonomie pour des ménages qui composent avec des revenus irréguliers et un marché alimentaire fragile. En République centrafricaine, cette réalité n’a rien d’abstrait : elle touche directement les familles, les commerçantes, les cultivateurs et les jeunes qui cherchent une activité durable.
Le parcours de Josiane Tambassoua illustre ce basculement discret mais décisif. Dans un pays où l’agriculture reste centrale pour l’alimentation et l’emploi, des femmes prennent une place croissante dans les chaînes de production, de transformation et de commercialisation. Les institutions onusiennes et la Banque africaine de développement soutiennent d’ailleurs plusieurs programmes qui ciblent explicitement les femmes et les jeunes, signe que l’enjeu dépasse le seul registre social.
Un pays où nourrir la population reste un défi national
La République centrafricaine reste confrontée à une insécurité alimentaire aiguë. Le Programme alimentaire mondial estime que 31 % de la population souffre d’une insécurité alimentaire sévère, tandis que la FAO indique qu’environ 1,9 million de personnes, soit près de 30 % de la population analysée, devraient faire face à des niveaux élevés d’insécurité alimentaire aiguë entre septembre 2025 et mars 2026. Ces chiffres rappellent que l’activité agricole est ici un enjeu de survie autant qu’un secteur économique.
Le contexte national explique aussi cette pression. Les déplacements de population, les difficultés d’accès aux intrants, l’insécurité dans certaines zones et la faiblesse des infrastructures pèsent sur les campagnes comme sur les marchés urbains. La saison des pluies isole encore davantage plusieurs territoires, ce qui renchérit le transport des produits vivriers vers Bangui et les autres centres de consommation.
Dans ce paysage, les femmes ne sont pas seulement des aides familiales. Elles sont des productrices, des commerçantes et souvent des gestionnaires de petites exploitations. Le système des Nations Unies en RCA et le PNUD ont lancé en 2026 des initiatives d’autonomisation économique féminine, tandis que la FAO a renforcé des formations et des équipements destinés à des femmes et des jeunes à Bangui et dans d’autres localités.
Ce que fait une exploitation bien tenue
Sur la plantation de Josiane Tambassoua, les tâches sont simples à nommer, mais exigeantes au quotidien : désherbage, entretien, surveillance des cultures, préparation des semences et organisation du travail. Le manioc, le maïs et l’arachide composent un modèle agricole diversifié, adapté aux besoins alimentaires locaux et à la vente sur les marchés. Cette diversité réduit les risques et améliore les chances de revenu, surtout lorsque la récolte doit nourrir à la fois la famille et l’activité.
Son témoignage met en lumière une logique très concrète : produire d’abord pour sécuriser l’assiette, puis vendre l’excédent pour financer les dépenses du ménage. Dans un pays où les prix alimentaires restent sensibles aux perturbations logistiques, cette articulation entre autoconsommation et commercialisation protège les foyers contre les à-coups du marché. C’est aussi ce qui donne de la valeur à la petite agriculture, souvent sous-estimée dans les débats économiques.
Le regard des travailleurs agricoles le confirme. Quand une exploitation fonctionne, elle irrigue tout un cercle local : ouvriers, transporteurs, revendeurs, marchés de quartier et familles qui achètent au détail. Le secteur informel absorbe alors une partie de l’emploi rural et périurbain, ce qui rend chaque récolte importante bien au-delà de la seule parcelle cultivée.
Les femmes, un moteur économique encore sous-financé
L’histoire de Josiane Tambassoua rejoint une dynamique plus large : en République centrafricaine, des programmes récents associent explicitement agriculture, genre et relèvement. Le projet Ngangû Wali, lancé à Bangui en février 2026, vise l’autonomisation économique durable des femmes sur trois ans. De son côté, un projet appuyé par la Banque africaine de développement mise sur l’agriculture régénérative et l’agroforesterie pour renforcer la résilience climatique, avec une attention particulière portée aux femmes et aux jeunes.
Cette orientation est logique. Les femmes assurent une part essentielle de la production vivrière, mais elles ont encore un accès inégal à la terre, au financement, aux équipements et à la formation. Quand ces obstacles reculent, les effets dépassent la ferme elle-même : les revenus se stabilisent, la transformation locale progresse et la dépendance aux importations diminue un peu.
Josiane Tambassoua veut aller plus loin avec l’exportation sous-régionale et un centre de formation pour les femmes. L’idée est stratégique. Dans l’espace CEMAC, où les échanges agricoles restent trop souvent freinés par les coûts logistiques et la faible standardisation, la transformation locale et la montée en compétences peuvent créer des débouchés plus solides que la seule vente brute des récoltes.
Une portée qui dépasse la parcelle
Le cas centrafricain parle à toute l’Afrique centrale. Il rappelle qu’une politique de sécurité alimentaire ne repose pas seulement sur les importations, l’aide d’urgence ou les grands projets. Elle dépend aussi d’exploitations locales bien gérées, d’un accès réel des femmes aux moyens de production et d’une chaîne de valeur qui relie les champs aux marchés.
Il dit aussi quelque chose de plus large sur la résilience du continent. Là où les crises prolongées fragilisent les ménages, les solutions les plus durables passent souvent par des activités ancrées dans le quotidien : produire, transformer, vendre, former. En République centrafricaine, cette trajectoire est déjà visible. Elle ne résout pas tout. Mais elle dessine une économie de base plus solide, portée par des femmes qui transforment la terre en horizon de stabilité.