Un financement qui dépasse le seul chantier gabonais
Au Gabon, la question n’est plus seulement de savoir comment bâtir une centrale ou un barrage. Elle porte aussi sur la manière de les financer sans alourdir durablement la dette publique. C’est là que l’option boursière prend du sens. Pour un groupe public comme Gabon Power Company, ouvrir davantage son capital n’est pas un geste de communication. C’est une manière de chercher de l’argent long, plus diversifié, pour des infrastructures qui s’étalent sur plusieurs années.
Cette stratégie intervient dans un contexte régional précis. Dans la zone CEMAC, la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, les autorités financières veulent élargir le recours au marché des capitaux. La BEAC a bien lancé, le 17 mars 2026, un avis à manifestation d’intérêt pour sélectionner et financer des sociétés susceptibles d’être accompagnées dans leurs frais d’introduction en bourse. La COSUMAF, le régulateur du marché financier régional, a aussi inscrit en 2026 le suivi des introductions en bourse comme priorité, avec la volonté d’accélérer l’arrivée de nouvelles entreprises cotées.
Ce que GPC met sur la table
Dans sa communication, Gabon Power Company dit porter six projets structurants dans l’électricité et l’eau potable. Le groupe cite quatre projets hydroélectriques — Kinguélé Aval, Booué, Ngoulmendjim et Dibwangui — et deux centrales thermiques à gaz — IPP Mayumba et IPP Owendo — ainsi qu’une usine d’eau potable de 140 000 m³ par jour à Ntoum 7. L’entreprise affirme que l’ensemble représente plus de 900 milliards de FCFA d’investissements. Ces montants et capacités sont cohérents avec plusieurs documents antérieurs de la société et avec des publications de partenaires techniques internationaux.
Les projets ne sont pas tous au même stade. Kinguélé Aval, d’une puissance annoncée de 35 MW, est en phase avancée de construction. Mayumba, annoncé à 8,5 MW dans sa première phase, a déjà fait l’objet d’une réception officielle de cette première tranche en janvier 2026. Owendo, présenté à 125 MW dans les communications récentes de GPC, était en travaux en 2025. Booué, lui, vise environ 400 MW et fait désormais l’objet d’un travail de structuration avec de nouveaux partenaires. Ngoulmendjim, enfin, se situe autour de 82 à 83 MW selon les sources et reste l’un des projets hydroélectriques majeurs du portefeuille.
Pour Ntoum 7, la capacité annoncée de 140 000 m³ par jour revient dans les rapports de GPC depuis plusieurs années. Le projet est pensé pour l’alimentation en eau potable du Grand Libreville, où la pression démographique et industrielle reste forte. Là encore, l’enjeu dépasse l’infrastructure elle-même : il touche la continuité du service urbain, la santé publique et l’activité économique.
La BVMAC comme levier régional
L’idée d’entrer en bourse prend place sur un marché financier encore peu profond, mais que la CEMAC essaie de densifier. La BVMAC, Bourse des Valeurs Mobilières de l’Afrique centrale, reste dominée par les titres publics, en particulier les obligations d’État. Les bulletins de la COSUMAF montrent que les émissions souveraines occupent l’essentiel de la cote, ce qui limite encore la visibilité des entreprises privées ou parapubliques. Le défi est donc simple à formuler, mais difficile à résoudre : faire venir plus d’émetteurs non souverains sur une place boursière encore étroite.
Dans ce cadre, le dispositif lancé par la BEAC, via l’UGRIF et le PAMFUAC, vise à alléger les coûts liés à une cotation. C’est un point clé. Une introduction en bourse coûte cher. Il faut payer des conseils juridiques, financiers, comptables et réglementaires, sans compter le temps de préparation. Pour une entreprise publique ou parapublique, cet obstacle peut freiner une opération pourtant utile. Le mécanisme régional cherche justement à briser ce verrou.
La démarche de GPC est donc plus large qu’une simple levée de fonds. Elle s’inscrit dans une tentative de bancariser de grands projets d’infrastructures par le marché. C’est important pour le Gabon, où les besoins en électricité et en eau restent élevés, notamment dans le Grand Libreville et les pôles industriels comme Owendo. C’est aussi important pour la CEMAC, qui cherche à montrer qu’elle peut financer une partie de son développement par ses propres instruments régionaux, et pas seulement par la dette souveraine ou les bailleurs internationaux.
Des effets concrets sur l’énergie, l’eau et l’industrie
Si cette stratégie aboutit, ses effets seront très concrets. Pour l’État gabonais, elle peut réduire la pression sur les finances publiques et répartir le risque entre plusieurs investisseurs. Pour GPC, elle ouvre un accès à des capitaux de long terme et à une discipline de marché plus forte. Pour les ménages, l’enjeu est l’approvisionnement. Pour les entreprises, il s’agit de fiabilité. Une centrale qui fonctionne mieux, c’est moins d’interruptions. Un barrage livré à temps, c’est plus de visibilité pour les usines, les commerces et les services. Une usine d’eau potable, c’est aussi un gain direct pour les quartiers urbains les plus exposés aux tensions de distribution.
Le choix du gaz pour Owendo et Mayumba répond également à une logique de court terme. Le thermique peut être déployé plus vite que certains grands barrages. Il sert souvent à sécuriser le réseau pendant que les projets hydroélectriques montent en puissance. Le Gabon cherche ainsi un mix plus équilibré entre hydroélectricité, gaz et production d’eau, avec l’idée de mieux répondre aux besoins du Grand Libreville et des zones à forte activité économique.
Un signal pour l’ensemble de l’Afrique centrale
Au fond, le dossier GPC envoie un message à toute l’Afrique centrale. Les grandes infrastructures ne seront pas financées uniquement par les budgets nationaux. Les marchés régionaux, s’ils gagnent en profondeur et en crédibilité, peuvent devenir de vrais outils de mobilisation de capitaux. C’est précisément le pari affiché par la BEAC et la COSUMAF : élargir la base des entreprises cotées, attirer des investisseurs et donner plus de place aux projets productifs.
La suite dépendra de plusieurs étapes : la sélection des sociétés accompagnées par l’UGRIF, la capacité de GPC à structurer son dossier, et l’appétit des investisseurs pour un actif lié à l’énergie et à l’eau dans un pays qui reste dépendant d’infrastructures lourdes. Le calendrier exact d’une éventuelle introduction en bourse n’est pas encore public. Mais la direction est claire : le Gabon teste un modèle de financement régional pour des actifs stratégiques. Et la réussite ou l’échec de cette tentative dira beaucoup de la maturité du marché financier d’Afrique centrale.