Quand l’entreprise dépend trop du pouvoir, elle perd sa fonction première

Dans beaucoup de pays africains, le vrai risque n’est pas seulement la faiblesse du capital. C’est sa proximité avec le centre de décision. Quand une société tient surtout parce qu’elle a accès au palais, à une licence, à un marché public ou à une banque publique, elle ressemble moins à une entreprise qu’à une position politique. Le bilan peut être brillant sur le papier, mais il reste fragile dès que le rapport de force change. Le jargon de conformité appelle cela une Personne Exposée Politiquement, ou PEP : un profil qui exige une vigilance renforcée parce que la puissance publique peut être utilisée pour ouvrir des portes, ou pour masquer des risques.

Cette réalité n’est pas propre au continent. Mais en Afrique, elle prend une intensité particulière, car l’État reste souvent le premier donneur d’ordres, le premier financeur et, parfois, le premier arbitre du marché. L’enjeu dépasse la morale publique. Il touche la durée de vie des entreprises, la confiance bancaire, l’arrivée d’investisseurs patients et la capacité des économies à créer des emplois stables. L’Agence africaine de développement souligne d’ailleurs que le secteur privé pèse lourd dans l’emploi, la croissance et l’investissement, mais qu’il reste freiné par l’accès au financement et par un environnement des affaires encore instable dans plusieurs pays.

Un marché qui récompense l’influence, puis la rend toxique

La catégorie PEP a été pensée par le Groupe d’action financière, le GAFI, pour signaler un risque de corruption, de blanchiment ou d’abus de fonction. Elle ne dit pas qu’une personne est coupable. Elle impose simplement des contrôles supplémentaires. Le problème apparaît quand, dans la pratique, cette prudence se transforme en soupçon généralisé sur tout entrepreneur réputé proche du pouvoir. Le partenaire étranger ne lit alors plus seulement un bilan financier. Il lit aussi une carte du pouvoir, avec ses alliances, ses protections et ses fragilités.

Le continent a déjà vu ce que produit un capital trop arrimé à un régime. En Égypte, les bouleversements politiques de 2011 ont exposé des groupes d’affaires construits dans l’orbite de l’ancien système. Au Gabon, la chute du système Bongo en 2023 a montré, une fois encore, qu’une galaxie économique peut vaciller quand le socle politique se dérobe. Les autorités gabonaises ont ensuite engagé une nouvelle phase institutionnelle, avant l’annonce de la fin de la transition au printemps 2025. Dans le même temps, la justice française a clos en avril 2025 une enquête ancienne sur des biens gabonais acquis frauduleusement, signe que les dossiers patrimoniaux liés aux élites politico-économiques ne disparaissent pas avec un changement de régime.

Ce type de séquence explique une partie de la méfiance des banques et des fonds. Un actif qui dépend trop du cycle politique ne se valorise pas comme une vraie entreprise. Il se valorise comme une relation. Or une relation peut basculer du jour au lendemain. C’est pourquoi les services de conformité, dans les banques comme dans les cabinets de conseil, appliquent des contrôles renforcés à l’égard des PEP et de leurs proches. Ce n’est pas une condamnation automatique. C’est une méthode de prudence, fondée sur des signaux de risque bien identifiés par le GAFI.

Le capital étranger ne fuit pas l’Afrique : il trie, compare et se protège

Les chiffres récents confirment cette sélectivité. Selon la CNUCED, les investissements directs étrangers vers l’Afrique ont atteint un niveau exceptionnel de 97 milliards de dollars en 2024, soit une hausse de 75 % sur un an. Mais cette poussée n’a pas effacé les fragilités de fond. La valeur des projets dits greenfield, c’est-à-dire les nouveaux projets lancés à partir de zéro, a reculé, signe que les investisseurs préfèrent encore les opérations d’envergure, les matières premières ou les infrastructures lourdement garanties, plutôt que le tissu productif local.

En 2025, la CNUCED a ensuite signalé un retournement partiel du climat mondial de l’investissement : les flux ont baissé, les financements de projet sont restés sous pression et certaines catégories essentielles, comme l’eau et l’assainissement, ont reculé fortement. Pour l’Afrique, la même logique prévaut : les capitaux vont plus facilement vers les sous-sols, l’énergie, les grands chantiers ou les actifs déjà adossés à un État, que vers les entreprises qui doivent vivre de leur seule compétitivité. Le continent a donc des flux, mais pas toujours les flux les plus utiles à l’industrialisation.

Le paradoxe est là. Les États africains demandent souvent au secteur privé de porter la transformation, de créer des emplois et d’élargir la base fiscale. Mais, dans le même temps, beaucoup de groupes dominants ont été formés à l’intérieur du système politique, et non dans un espace de concurrence ouverte. L’AfDB rappelle que le privé pèse environ 90 % des emplois et une part majeure de l’investissement sur le continent, mais cette force reste inégale, dominée par des PME souvent trop petites pour changer d’échelle. Quand la réussite dépend d’abord de l’accès au pouvoir, l’écosystème entier devient plus court-termiste.

Ce que cela change, concrètement, pour les économies africaines

Pour les gouvernements, le sujet est budgétaire. Ils veulent des partenaires privés pour financer les routes, l’énergie, les ports ou l’agro-industrie. Mais un partenaire perçu comme strictement politique coûte plus cher. Il décourage les banques, complique les assurances, et réduit les possibilités de cofinancement international. Pour les citoyens, la conséquence est plus discrète mais plus durable : moins de concurrence, moins d’innovation, moins d’emplois formels et des prix souvent plus élevés. Pour les entrepreneurs réellement indépendants, la barrière d’entrée reste forte, car ils n’ont ni accès privilégié à la commande publique ni réseau protecteur au sommet de l’État.

Il faut aussi regarder la géographie du phénomène. Dans les capitales, la connexion au pouvoir accélère les affaires. Dans les régions, elle laisse souvent peu d’empreinte productive. Les grands contrats créent de la visibilité, mais pas toujours des chaînes de valeur locales. Les méga-projets donnent une image de modernisation, tandis que les petites entreprises, celles qui embauchent le plus, restent confrontées au crédit rare, aux délais de paiement et aux règles changeantes. C’est là que se joue la différence entre croissance d’affichage et transformation réelle.

À l’échelle continentale, la question est devenue centrale pour les unions régionales et pour l’intégration africaine elle-même. La ZLECAf, la Zone de libre-échange continentale africaine, suppose des entreprises capables de traverser les frontières, de produire à coût compétitif et de survivre à des alternances politiques. Tant que le capital le plus visible restera d’abord un capital d’influence, les chaînes de valeur africaines resteront incomplètes. La prochaine séquence à surveiller n’est donc pas seulement un scrutin, un remaniement ou un sommet. C’est la capacité, pays par pays, à séparer l’accès au marché de l’accès au pouvoir. C’est à ce prix que le secteur privé cessera d’être un courtisan en costume et deviendra enfin un moteur économique autonome.