À Mogadiscio, l’innovation cherche encore ses règles du jeu

En Somalie, créer une entreprise ne relève plus seulement de l’idée. Cela dépend aussi d’un écosystème capable d’accompagner, de financer et de protéger les projets. À Mogadiscio, les start-up avancent donc sur un terrain prometteur, mais encore instable, où l’accès au marché compte autant que la sécurité juridique.

C’est dans ce contexte qu’un réseau national d’innovation a été lancé à Mogadiscio, en marge d’un forum consacré à l’entrepreneuriat et à l’innovation. Le dispositif relie incubateurs, chambres de commerce et institutions publiques afin de structurer l’appui aux jeunes entreprises. Il s’inscrit dans le projet BIC Somali, mis en œuvre par l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel et financé par l’Union européenne. UNIDO indique que ce projet, consacré aux incubateurs d’entreprises et aux PME en Somalie, court de 2021 à 2026.

Un pays jeune, une économie sous pression

Cette initiative arrive dans un pays où la création d’emplois reste un défi central. La Banque mondiale rappelle que près de 500 000 jeunes entrent chaque année sur le marché du travail somalien, pour environ 80 000 emplois créés dans le même temps. L’écart est immense. Il explique pourquoi l’entrepreneuriat, l’auto-emploi et les services numériques sont devenus des sujets économiques, mais aussi sociaux.

Le pari du gouvernement somalien est clair : faire des start-up un relais de croissance là où le salariat formel progresse trop lentement. Dans un pays où l’urbanisation s’accélère et où les villes concentrent de nouvelles activités, les incubateurs peuvent jouer le rôle de passerelles. Ils aident à transformer une idée en activité enregistrée, puis en entreprise capable d’attirer des clients, des partenaires et, parfois, du crédit. La Banque mondiale souligne d’ailleurs que la création d’emplois privés, portée par le secteur privé, figure au cœur de sa stratégie en Somalie.

Des chiffres encourageants, mais encore modestes

Les organisateurs du programme avancent des premiers résultats : plus de 3 600 candidatures sur trois cohortes, environ 500 personnes formées au départ, plus de 200 entrepreneurs accompagnés en incubation, puis 75 entreprises supplémentaires suivies lors de la dernière cohorte. Ces données montrent qu’une demande existe. Elles montrent aussi les limites d’un dispositif encore en phase de construction face à l’ampleur du tissu économique à couvrir. Les chiffres ont été communiqués par les porteurs du projet et n’ont pas été publiés, à ce stade, sous forme de bilan externe complet.

Le lancement d’un réseau national peut toutefois changer l’échelle. En reliant incubateurs, chambres consulaires et ministères, l’État cherche à réduire la dispersion des initiatives. Dans un environnement où les jeunes pousses travaillent souvent de manière isolée, la coordination compte autant que les financements. Elle permet aussi de standardiser la formation, d’orienter les porteurs de projets vers les bons guichets et de rendre plus lisible l’offre d’accompagnement.

Le vrai verrou reste juridique

L’autre obstacle est plus profond. Le climat d’investissement en Somalie reste freiné par l’absence de protection robuste de la propriété intellectuelle. Le rapport 2025 du département d’État américain sur le climat d’investissement en Somalie souligne qu’il n’existe pas de législation formelle en la matière et qu’aucune disposition constitutionnelle spécifique n’encadre cette protection. Le document ajoute que les entreprises rencontrent encore des difficultés pour faire circuler l’argent, avec une électricité coûteuse et peu fiable.

Cette fragilité juridique touche directement les innovateurs. Sans règles claires sur les brevets, les marques ou les droits sur les créations, une start-up hésite davantage à investir dans un produit, une application ou une identité commerciale. Le risque n’est pas théorique : il peut décourager les partenaires, compliquer la levée de fonds et ralentir la formalisation des activités. L’Union européenne, dans sa fiche pays sur la propriété intellectuelle en Somalie, confirme que le pays est membre de l’ARIPO, l’organisation régionale africaine de la propriété intellectuelle, sans être encore signataire de ses protocoles de base.

Le gouvernement somalien annonce pourtant une législation en préparation sur la propriété intellectuelle. Si elle aboutit, elle pourrait combler un vide ancien et donner aux entrepreneurs un cadre plus prévisible. Dans l’économie réelle, cela compterait pour les PME urbaines, les jeunes diplômés, les femmes entrepreneures et les incubateurs qui tentent de faire émerger des entreprises bancables. Le chantier est donc institutionnel, mais aussi très concret.

Intégration régionale, levier de sortie de crise

La Somalie avance aussi sur le terrain régional. Depuis le 4 mars 2024, elle est membre à part entière de la Communauté d’Afrique de l’Est, la CAE, une organisation d’intégration régionale qui réunit désormais huit États partenaires, dont le Burundi, le Kenya, l’Ouganda, la Tanzanie et le Soudan du Sud. Pour Mogadiscio, cette adhésion ouvre des perspectives de circulation, de commerce et d’harmonisation réglementaire plus fortes avec ses voisins de l’Est africain.

Sur le front continental, la logique est la même. La Somalie a aussi approuvé la ratification de l’Accord sur la Zone de libre-échange continentale africaine, la ZLECAf, même si le processus d’entrée en vigueur et de mise en œuvre complète reste encore à consolider. L’enjeu est important : pour une économie comme celle de la Somalie, la ZLECAf peut élargir le marché potentiel des jeunes entreprises, à condition que les règles douanières, numériques et commerciales suivent.

Dans cette séquence, le réseau d’innovation lancé à Mogadiscio n’est pas un geste symbolique. C’est un test de gouvernance économique. La question n’est plus seulement de savoir si la Somalie peut faire naître des start-up. Elle est de savoir si elle peut leur offrir une architecture durable, compatible avec les marchés régionaux et avec les exigences d’une économie moderne. Le prochain enjeu sera donc moins la proclamation d’un soutien que sa traduction en textes, en services et en financements stables.