On parle souvent du « dividende démographique » africain comme d’un moteur pour la croissance. Mais, pendant que les politiques publiques regardent surtout les moins de 25 ans, une autre réalité s’installe : les Africains vivent plus longtemps, et les systèmes de santé comme de retraite avancent moins vite que l’âge moyen de la population. À Addis-Abeba, la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique rappelle que le continent est à la fois le plus jeune et l’un des plus rapidement vieillissants, avec plus de 220 à 235 millions de personnes âgées de 60 ans et plus attendues d’ici 2050.
Un basculement démographique déjà engagé
Ce sujet n’est pas théorique. L’espérance de vie moyenne en Afrique est passée de 43 ans en 1960 à 66 ans aujourd’hui, et la CEA l’estime à 70 ans à l’horizon 2050. Dans le même mouvement, la population du continent a dépassé 1,5 milliard d’habitants en 2024 et pourrait atteindre 2,5 milliards en 2050. Autrement dit, l’Afrique ne fait pas seulement grandir sa jeunesse : elle allonge aussi la durée de vie de millions de personnes qui auront besoin d’un accompagnement adapté.
Cette évolution change la nature du débat public. Pendant des années, la priorité a été de produire des écoles, des emplois et des infrastructures pour une population très jeune. Cette priorité reste légitime. Mais elle ne suffit plus. Car les générations qui entrent aujourd’hui dans la vie active vieilliront demain dans des pays où les filets de sécurité demeurent fragiles. La question n’est donc pas de choisir entre jeunesse et vieillesse. Elle est de construire, dès maintenant, des politiques capables d’absorber les deux transitions en même temps.
Des protections encore trop étroites
Le principal point faible reste la couverture sociale. L’Organisation internationale du travail estime qu’en Afrique subsaharienne seulement 16,9 % des personnes âgées perçoivent une pension de vieillesse. Elle ajoute que 5,9 % seulement de la population en âge de travailler cotise à un régime de retraite contributif, ce qui reflète le poids très élevé de l’emploi informel. Dans une grande partie du continent, la retraite n’est pas une étape sécurisée de la vie : elle dépend encore largement de la famille, de l’entraide communautaire ou d’activités qui se prolongent au-delà de l’âge légal.
Quelques pays font figure d’exception. Le Botswana, le Lesotho, Maurice, la Namibie et l’Afrique du Sud approchent une couverture quasi universelle, tandis que le Kenya, l’Ouganda et la Zambie expérimentent des pensions sociales universelles. Ces choix montrent qu’un autre modèle est possible, même dans des économies où l’emploi formel ne domine pas. Mais ils restent isolés face à l’ampleur du besoin continental.
Le contraste est fort avec l’Europe, où la « silver économie » désigne déjà un ensemble d’activités tournées vers les plus de 60 ans. En France, le ministère de l’Économie indique que ce secteur a été structuré par un contrat de filière signé en 2013 et qu’il pourrait dépasser 130 milliards d’euros de chiffre d’affaires à l’horizon 2030. En Afrique, l’équivalent n’est pas encore devenu une politique publique lisible. Le marché existe pourtant : il est simplement dispersé, sous-financé et peu organisé.
Le droit existe, l’exécution reste inégale
Sur le plan normatif, le continent n’est pas dépourvu d’outils. L’Union africaine a adopté le Protocole à la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples relatif aux droits des personnes âgées, le 31 janvier 2016. Ce texte, entré en vigueur en novembre 2024 selon la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, reconnaît des droits spécifiques en matière de protection sociale, de soins, de dignité et de lutte contre les violences liées à l’âge. Le problème n’est donc pas l’absence totale de cadre. Le problème est la mise en œuvre, encore très inégale selon les États.
Cette faiblesse a un coût humain mais aussi budgétaire. Quand la vieillesse n’est pas organisée par l’État, elle retombe sur les ménages. En pratique, cela signifie souvent sur les femmes, qui assument une grande part des soins non rémunérés aux parents âgés. Ce travail invisible pèse sur leur présence dans l’emploi, freine leurs revenus et réduit, plus tard, leurs propres droits sociaux. Le sujet de la vieillesse devient alors aussi un sujet d’égalité économique.
Il y a pourtant une base financière à mobiliser. L’OCDE indique, en s’appuyant sur des estimations de l’Africa Finance Corporation, que les compagnies d’assurance et les fonds de pension sur le continent détenaient environ 775 milliards de dollars d’actifs, dont 455 milliards pour les seuls fonds de pension. Ce capital montre qu’une industrie du grand âge pourrait s’appuyer sur des ressources locales, si les États créaient un cadre plus stable, plus transparent et plus incitatif.
Un enjeu continental, pas une niche sociale
La vraie question, pour les gouvernements africains, n’est plus de savoir si le vieillissement viendra. Il est déjà là, même s’il progresse à des rythmes différents selon les régions. L’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale gardent des structures d’âge très jeunes, mais l’allongement de la vie y est réel. Les pays où la fécondité baisse plus vite, comme Maurice, les Seychelles, le Cap-Vert, le Maroc ou la Tunisie, avancent déjà vers un vieillissement plus visible. Le continent se retrouve donc avec plusieurs calendriers démographiques en parallèle.
Pour les États, l’enjeu est double. D’un côté, il faut continuer d’investir dans l’éducation, la santé des jeunes et l’emploi formel. De l’autre, il faut bâtir des systèmes de retraite, de soins de longue durée et d’adaptation urbaine pour les aînés. Les villes, les transports, les services de proximité et l’habitat devront évoluer. Les zones rurales, elles, risquent de rester plus exposées, car les seniors y sont plus dépendants des solidarités familiales et moins bien desservis par les services publics.
À l’échelle panafricaine, le signal est clair : la décennie qui s’ouvre décidera de la manière dont le continent vieillira. Soit l’Afrique prépare une économie du grand âge, avec des soins, des emplois, des produits financiers et des services adaptés. Soit elle laissera s’installer une vieillesse silencieuse, plus coûteuse à corriger demain qu’à anticiper aujourd’hui. C’est désormais un sujet de planification économique, autant qu’un dossier social.