Quand les déchets numériques deviennent un marché du travail
À Lusaka, la question n’est pas seulement de savoir quoi faire des vieux téléphones, des câbles et des ordinateurs hors service. Elle est plus large : comment bâtir une filière propre sans effacer ceux qui récupèrent déjà, dans l’ombre, la valeur contenue dans ces appareils ? En Zambie, la réponse passe désormais par un projet qui veut relier environnement, emploi et formalisation de l’économie verte.
Ce débat s’inscrit dans une trajectoire régionale bien connue en Afrique australe. La Zambie est un État enclavé, membre fondateur de la SADC, la Communauté de développement de l’Afrique australe, qui pousse ses membres vers davantage d’intégration économique et de cohérence réglementaire. Dans un pays où l’économie dépend encore fortement de l’extraction minière, la montée des déchets électroniques pose une question de fond : comment capter la valeur des matériaux sans aggraver les risques sanitaires et environnementaux ?
À Lusaka, un projet pilote veut changer l’équation
Le chantier lancé à Lusaka associe le gouvernement zambien, l’Organisation internationale du travail et le Japon. D’après les éléments disponibles, la séquence a été présentée comme une initiative de recyclage électronique durable, avec un objectif très concret : créer des entreprises vertes et des emplois décents autour du traitement des e-déchets. Le projet cible en priorité les jeunes, les femmes et les personnes en situation de handicap.
L’enjeu n’est pas marginal. Le Global E-waste Monitor 2024 indique que 62 milliards de kilos d’e-déchets ont été générés dans le monde en 2022, mais que seulement 22,3 % ont été collectés et recyclés dans des conditions formelles et respectueuses de l’environnement. Le même rapport souligne qu’en Afrique, la part officiellement collectée et recyclée reste inférieure à 1 %. Autrement dit, le continent demeure à la fois le moins pollueur en volume et l’un des moins équipés pour traiter ce flux croissant.
Dans ce contexte, la Zambie ne part pas de zéro. Le cadre juridique existe déjà. L’Environmental Management Act de 2011, porté par la Zambia Environmental Management Agency, prévoit notamment que les producteurs de biens susceptibles de polluer doivent prendre des mesures pour minimiser les déchets par traitement, réutilisation, récupération ou recyclage. ZEMA rappelle aussi que les déchets électroniques sont l’un des nouveaux sujets de régulation environnementale du pays.
Mais entre la loi et le terrain, l’écart reste important. ZEMA indique qu’en l’absence d’investissements suffisants dans les technologies et les infrastructures, l’e-déchet en Zambie finit encore souvent enfoui, jeté illégalement ou brûlé. Ce constat pèse lourd, car ces déchets contiennent des métaux lourds et des substances toxiques comme le plomb, le mercure ou le cadmium.
Formaliser sans casser l’écosystème existant
Le vrai défi du projet zambien tient à cela : il ne s’agit pas seulement d’ouvrir un centre de recyclage, mais de transformer une activité diffuse en filière lisible. Le texte de cadrage disponible sur le projet ILO parle de formation de jeunes, de femmes et de personnes handicapées au réemploi, au recyclage et à l’élimination sûre des équipements. Il prévoit aussi un accompagnement en gestion d’entreprise, afin de faire émerger de petites structures capables de travailler dans le respect des normes.
Cette approche est importante, parce que l’informel ne disparaît pas par décret. Dans beaucoup de pays africains, il assure déjà la collecte, le tri, la récupération de pièces et une partie de la valeur économique. Le problème, c’est qu’il le fait souvent sans protection suffisante pour les travailleurs ni contrôle environnemental réel. En Zambie, l’enjeu est donc d’intégrer ces acteurs à une chaîne formelle plutôt que de les repousser vers la marge.
Cette logique rejoint d’ailleurs une partie de l’agenda zambien sur l’emploi. Les pages de l’OIT consacrées au pays montrent une coopération active sur les compétences, l’apprentissage et l’employabilité des jeunes. Le nouveau projet e-déchets s’insère donc dans une politique plus large : utiliser les transitions économique et énergétique pour créer des métiers, pas seulement pour publier des normes.
Le patronat zambien, via la Zambia Federation of Employers, voit aussi un intérêt économique à cette structuration. Son soutien compte, car sans entreprises prêtes à acheter, transformer et revaloriser les matières, une filière verte reste théorique. C’est là que le projet peut peser : il relie la réglementation, la formation et le secteur privé dans une même architecture.
Ce que cela change pour la Zambie, et au-delà
Pour la population urbaine, notamment à Lusaka et dans les centres secondaires, l’impact potentiel est double. D’un côté, une meilleure collecte réduit l’exposition aux substances dangereuses. De l’autre, une filière formelle peut créer des revenus plus stables pour des jeunes déjà présents dans les chaînes de récupération. Pour les collectivités, cela signifie aussi moins de pression sur les décharges et sur les sites de brûlage informel.
Pour l’économie nationale, le sujet touche à la modernisation productive. Le pays affiche une population de 21,9 millions d’habitants en 2025 selon la Banque mondiale, avec une croissance économique attendue à 3,8 % la même année. Dans un tel contexte, la création de micro-entreprises de recyclage n’est pas un détail social ; c’est un test de capacité à transformer une contrainte environnementale en activité organisée.
Le chantier dépasse enfin les frontières zambiennes. Dans la SADC, beaucoup de pays font face à la même équation : montée des usages numériques, faibles capacités de traitement, poids du secteur informel et demande croissante d’emplois urbains. Si la Zambie parvient à relier réglementation, formation et débouchés économiques, elle pourrait proposer un modèle reproductible en Afrique australe. Ce serait d’autant plus utile que les projections mondiales restent défavorables : le volume d’e-déchets continue de croître plus vite que le recyclage formel.
La prochaine étape sera donc décisive. Le succès ne se mesurera pas au seul lancement du projet, mais à sa capacité à survivre à l’effet d’annonce, à produire des emplois durables et à faire reculer le brûlage, l’enfouissement et la récupération dangereuse. Dans un pays qui veut conjuguer emploi des jeunes et transition verte, c’est là que se joue la crédibilité de la filière.