Un projet ancien, un enjeu très actuel
Au Bénin, l’électricité ne se joue pas seulement dans les câbles et les centrales. Elle se joue aussi dans les importations, les saisons des pluies, l’irrigation et la sécurité alimentaire. C’est dans ce cadre que le projet de barrage de Dogo-Bis revient au centre du jeu, après des années d’attente et d’études. La Banque mondiale a validé une première tranche de 150 millions de dollars pour lancer la phase préparatoire d’un ouvrage présenté comme le premier grand barrage hydroélectrique du pays.
Le moment n’est pas anodin. En juin 2026, le nouveau cadre de partenariat entre le Bénin et le Groupe de la Banque mondiale a été entériné pour la période FY2027-FY2036, avec une logique de long terme sur les infrastructures, l’emploi et la résilience. Autrement dit, Dogo-Bis n’arrive pas comme un projet isolé, mais comme une pièce d’un portefeuille plus large, inscrit dans la stratégie de développement du pays et dans l’agenda énergétique régional.
Ce que prévoit Dogo-Bis, et pourquoi le dossier avance maintenant
Le dossier porte sur un barrage multifonctionnel de 128 mégawatts, prévu sur le fleuve Ouémé. Les documents préparatoires de la Banque mondiale indiquent que la phase 1 financera des études de haut niveau, la confirmation de la configuration optimale, la réduction des risques environnementaux et sociaux, ainsi que les premiers travaux liés aux accès et à l’accompagnement des populations concernées. Le coût total du programme est évalué à 1,22 milliard de dollars, dont 580 millions attendus de l’Association internationale de développement et 640 millions de cofinancements privés ou partenaires.
Le gouvernement béninois a, de son côté, évoqué un calendrier préparatoire allant jusqu’en 2028. Les documents publics consultés mentionnent aussi 152 kilomètres de pistes à aménager, l’électrification de 23 localités et l’indemnisation de 554 personnes affectées. L’étude d’impact environnemental et social rappelle que le projet vise aussi les départements du Plateau, des Collines, du Zou et de l’Ouémé, où l’ouvrage doit soutenir à la fois l’énergie et l’agriculture.
Sur le terrain, l’argument n’est pas seulement électrique. Le projet est aussi pensé comme un outil de régulation hydrologique. Selon les documents de la Banque mondiale, il pourrait irriguer 17 500 hectares et réduire de 40 % les risques d’inondation dans le bassin concerné. Dans un pays où les pluies excessives comme les sécheresses pèsent sur les récoltes, l’équation est claire : produire de l’électricité, mais aussi stabiliser les usages de l’eau.
Une réponse à la dépendance énergétique béninoise
Le Bénin reste dépendant des importations d’électricité. Les données commerciales de la Banque mondiale montrent qu’en 2023, le pays a importé de l’énergie électrique, principalement du Nigeria, mais aussi du Ghana et du Togo. La production locale progresse, mais elle ne couvre pas encore l’ensemble des besoins. Dans ce contexte, un barrage national change la donne stratégique, même s’il ne règlera pas à lui seul les tensions du secteur.
Le pays a bien renforcé son parc ces dernières années. La centrale thermique de Maria-Gléta 2, mise en service en 2019, a apporté 127 MW. Le développement du solaire a aussi accompagné l’extension de l’accès à l’électricité. Mais la Banque mondiale souligne encore, dans une publication de mars 2026, que le Bénin poursuit l’extension de l’accès depuis 2016 et vise la couverture universelle d’ici 2030. Dogo-Bis s’inscrit donc dans une trajectoire de montée en puissance, pas dans une rupture immédiate.
Cette trajectoire a une portée sociale directe. En ville, les ménages et les petites entreprises espèrent une offre plus stable. En zone rurale, l’enjeu touche davantage l’irrigation, les pistes d’accès et l’activité agricole. Les documents de la Banque mondiale parlent aussi de création d’emplois et de compétences durables. Le projet n’est donc pas seulement une infrastructure lourde. Il est conçu comme un levier de transformation économique locale.
Des délais longs, mais une logique régionale assumée
Le barrage de Dogo-Bis porte une mémoire longue. Le ministre béninois de l’Économie et des Finances a rappelé que le projet existe dans les cartons depuis plusieurs décennies. Une tentative de relance avait déjà eu lieu en 2015 avec le groupe chinois Sinohydro, sans aboutir. Le fait que le dossier passe aujourd’hui un cap traduit à la fois une maturité technique plus forte et une capacité accrue de l’État béninois à structurer un financement de grande taille.
Mais le sujet dépasse le Bénin. La Banque mondiale a rattaché le projet à Mission 300, l’initiative lancée avec la Banque africaine de développement pour connecter 300 millions d’Africains à l’électricité d’ici 2030. La logique est continentale : renforcer des systèmes électriques nationaux, encourager les renouvelables, limiter les importations coûteuses et soutenir des économies où l’électricité reste un facteur de compétitivité.
Dans l’espace ouest-africain, le dossier renvoie aussi à la CEDEAO et aux échanges d’énergie déjà structurés entre pays. Le Bénin, qui reste connecté aux marchés voisins, cherche ici plus d’autonomie sans rompre avec l’intégration régionale. C’est une nuance importante : produire localement ne signifie pas se fermer. Cela signifie disposer d’une base plus solide pour négocier, importer quand il faut, exporter si possible, et réduire la vulnérabilité aux chocs extérieurs.
À Cotonou, où le Bénin a récemment accueilli plusieurs réunions régionales sur l’intégration et la transition énergétique, le message politique est lisible : le pays veut compter dans les grandes discussions africaines tout en réglant ses contraintes très concrètes. Dogo-Bis est donc à la fois un chantier énergétique, un dossier agricole, un projet de résilience climatique et un test de crédibilité administrative. Son calendrier réel dira si le symbole se transforme en ouvrage.