Une visite courte, mais politiquement lourde

À Dakar, un aller-retour de quelques heures peut suffire à rouvrir des dossiers que beaucoup pensaient déjà classés. C’est ce qui s’est produit avec le retour de Macky Sall dans la capitale sénégalaise, où l’ancien chef de l’État a enchaîné un accueil militant à Yoff et une audience annoncée avec Bassirou Diomaye Faye au Palais de la République. La séquence a immédiatement dépassé le simple protocole. Elle a rappelé que, dans la vie politique sénégalaise, les gestes symboliques pèsent parfois autant que les décisions formelles.

Le Sénégal entre dans cette scène avec une histoire récente encore vive. Bassirou Diomaye Faye dirige le pays depuis son élection de 2024, au cœur d’une transition marquée par la volonté affichée de tourner la page des tensions des années précédentes. Dans le même temps, l’Alliance pour la République, l’APR, reste la matrice politique de Macky Sall. Cette double réalité explique la charge de la rencontre : elle met face à face un président en exercice et son prédécesseur, dans un contexte où le pays reste traversé par la question de la reddition des comptes.

Les faits : un aller-retour lié à l’ONU

Macky Sall a annoncé qu’il se rendrait à Dakar le vendredi 17 juillet 2026 pour une visite brève, avant de repartir le soir même. Selon les informations rendues publiques, il devait être reçu par Bassirou Diomaye Faye, après avoir atterri à l’aéroport militaire de Yoff, où ses partisans l’attendaient en nombre. L’Agence de presse africaine et la RTS ont confirmé la même séquence, avec la même logique de déplacement éclair.

L’ancien président n’était pas revenu au Sénégal depuis son départ du pouvoir en avril 2024. Son déplacement de juillet 2026 s’inscrit dans sa campagne pour le poste de secrétaire général des Nations unies. Le site officiel des Nations unies confirme que sa nomination a été portée le 2 mars 2026 par le Burundi, alors que le processus de sélection a été formellement ouvert par le président de l’Assemblée générale et le président du Conseil de sécurité en novembre 2025. Autrement dit, la candidature de Macky Sall n’est pas une hypothèse médiatique ; elle est enregistrée dans le circuit onusien.

Cette précision compte. Dans une pratique diplomatique classique, le pays d’origine présente généralement son candidat. Ici, la nomination a été introduite par le Burundi, alors que le Sénégal n’a pas officiellement porté cette candidature, selon le cadrage relayé par la presse sénégalaise et africaine. Le déplacement à Dakar avait donc aussi une valeur de signal : montrer qu’un ancien président du Sénégal peut stiller ses soutiens, tout en cherchant à rassurer sur sa relation avec le pouvoir en place.

Pourquoi la scène dérange encore au Sénégal

Le retour de Macky Sall ne tombe pas dans un vide politique. Au Sénégal, la mémoire des violences politiques de 2021 à 2024 reste très présente. Des collectifs de victimes et des organisations de société civile ont multiplié les demandes d’enquêtes indépendantes, de vérité et de justice. Amnesty International et Human Rights Watch ont, elles aussi, rappelé que l’amnistie adoptée en 2024 ne devait pas faire obstacle à l’établissement des responsabilités pour les faits les plus graves. Les bilans, selon les sources, restent discutés, mais la réalité des morts et des arrestations massives ne l’est plus.

Dans ce climat, la visite de l’ancien président a suscité des réactions jusque dans la majorité présidentielle. Un conseiller politique de Bassirou Diomaye Faye a annoncé sa démission pour protester contre la rencontre, en invoquant la responsabilité de Macky Sall dans les troubles récents et l’attente de vérité des familles endeuillées. Des collectifs de victimes ont aussi dénoncé ce retour, estimant qu’aucune normalisation durable ne peut se construire sans clarification judiciaire. La contestation n’est donc pas seulement partisane. Elle touche à la façon dont l’État sénégalais traite son propre passé immédiat.

Le gouvernement actuel a, de son côté, reproché à l’ancienne administration d’avoir masqué des fragilités dans les finances publiques. Le rapport définitif de la Cour des comptes sur la période allant de 2019 au 31 mars 2024 a documenté des écarts importants dans l’état des comptes de l’État, avec une dette totale recensée à 15 691,05 milliards de francs CFA au premier trimestre 2024. La Banque mondiale, elle, a annoncé en juin 2025 un appui de 115 millions de dollars pour soutenir les réformes fiscales et la transparence budgétaire au Sénégal. La bataille politique se double donc d’un enjeu de crédibilité financière.

Au-delà de Dakar : un test pour le Sénégal et pour l’Afrique de l’Ouest

La rencontre entre Macky Sall et Bassirou Diomaye Faye dit quelque chose de plus large que la rivalité entre deux hommes. Elle interroge la manière dont un État africain arbitre entre continuité institutionnelle, exigence de justice et ambitions internationales. Pour le Sénégal, pays souvent présenté comme un pôle de stabilité en Afrique de l’Ouest et acteur important de la CEDEAO, l’enjeu est de prouver qu’une alternance ne se transforme ni en revanche, ni en amnésie.

Pour Macky Sall, l’audience avec son successeur était aussi un passage obligé sur la scène diplomatique. Un ancien président qui brigue une fonction onusienne ne peut pas faire l’économie d’une image de dialogue avec son propre pays. Mais l’équation est plus délicate qu’elle n’en a l’air. Sa candidature est adossée à une logique africaine, puisque le Burundi l’a portée, au moment même où l’Union africaine cherche à peser davantage dans les équilibres mondiaux. Le message envoyé depuis Dakar est donc double : la campagne est bien lancée, mais elle reste dépendante du regard des Sénégalais, des capitales africaines et des grandes capitales qui comptent à New York.

La portée continentale de cet épisode tient enfin à un constat simple. En Afrique, les transitions politiques ne se jouent pas seulement dans les urnes. Elles se mesurent aussi à la capacité des nouveaux pouvoirs à traiter les héritages lourds, sans casser les institutions ni effacer les victimes. C’est ce que Dakar montre aujourd’hui à sa manière. Et c’est ce que les autres capitales de la région observent de près, alors que la sous-région reste travaillée par les débats sur la justice, la mémoire et la stabilité politique.